UN MARIN RUSSE A BIZERTE.

UN MARIN RUSSE A BIZERTE.

Une idée, une initiative, une traduction de l’historien Nicolas Ross.

            Nous publions ici en traduction française un extrait du livre de Vladimir Davatz Gody. Otcherki piatiletneï borby (Années. Récits de cinq ans de lutte), Belgrade, 1926, pp. 198-204.  L’ouvrage de Davatz se présente comme un tour d’horizon des premières années d’exil des anciens combattants des armées blanches.

Vladimir Davatz

            Vladimir Khristianovitch Davatz (1883-1944) a enseigné les mathématiques à l’université de Kharkov. En 1917-1919 il a été membre du parti constitutionnel démocrate (cadet). Engagé volontaire en 1919 dans les forces armées du général Denikine, il y servit sur des trains blindés. Promu officier au camp de Gallipoli en 1921, le sous-lieutenant Davatz y participa à la fondation de l’Union des anciens de Gallipoli, l’un des plus importants mouvements de l’émigration russe. Installé en Yougoslavie, il y fut homme de lettres et journaliste, chantre du combat des Blancs. Engagé en 1941 comme simple soldat dans le Corps russe, qui combattait les partisans rouges de Tito, il y servit ensuite  en qualité de sous-officier et est mort au combat le 6 novembre 1944.  

                                                                                                                      Nicolas Ross

                Qu’a ressenti notre flotte dans son refuge contraint à Bizerte ? Il est possible de le décrire abondamment et en détail grâce à tout une série de rapports de nos vaillants amiraux Kedrov et Behrens, à des articles de temps à autre publiés par les journaux. Mais je voudrais utiliser une autre source, un « document humain » dans tous les sens du terme. Peu nous importe combien il y avait de navires à Bizerte, combien sont devenus hors d’usage, combien ont été vendus par nos « alliés ». Il est beaucoup plus important que dans ces maisons flottantes vivaient des hommes qui ressentaient avec une telle intensité les atteintes au drapeau russe, qui avaient un amour aussi profond de leur escadre russe que ceux qui, à des milliers de kilomètres de là, défendaient l’honneur russe dans les montagnes des Balkans en accord avec leurs propres motivations.

            J’ai devant moi la correspondance de deux frères. L’un sous-lieutenant en Serbie, l’autre garde-marine à Bizerte. Le marin a tout juste 20 ans. Dans la série de ses lettres il y a tout un kaléidoscope de situations et d’événements. Mousse, matelot, cadet, garde-marine… La Crimée, l’évacuation, Constantinople, Bizerte… Et dans toutes ces lettres, à travers tous ces feuillets chargés d’écriture, se retrouve en leitmotiv un même état d’esprit, commun à nous tous durant ces années. On lit ces lettres et on ressent la même chose que nous à Gallipoli sous la menace de notre dispersion par les Français, en Bulgarie dans la terreur des « atrocités bulgares », dans toute l’Europe, entre indifférence et hostilité. Et ces lettres, ces « documents humains », raconteront de la manière la plus vive ce qu’a subi notre flotte.

            Voilà la première lettre. Fort du Djebel Kébir. 23 mars 1922. Ce jeune garçon (il n’avait pas alors encore vingt ans) retrouve la trace de son frère, qu’il a vu pour la dernière fois à Simféropol en 1920. La lettre rapporte les épisodes de sa vie durant ces deux années. Dans une certaine confusion, cherchant à ne pas omettre le moindre détail, il écrit comment il est devenu marin, comment il a subi l’évacuation, comment il est resté en quarantaine à Constantinople et s’est retrouvé à Bizerte.

            « Tout est très intéressant. J’ai bénéficié de beaucoup de choses nouvelles, précieuses et fortes. J’ai eu beaucoup à voir, j’ai eu à survivre et à supporter beaucoup de choses pénibles, mais rien n’a pu entamer ma force d’âme. »

            Et voilà qu’avec ardeur le jeune homme s’engage à l’école navale et que commence un travail acharné.

            « Nous sommes extrêmement pris et travaillons positivement 24 heures sur 24… Les cours prennent 8 heures, le travail physique est conforme au règlement. Il y a une foule de corvées en rapport avec l’intendance, le service, la compagnie… Le mardi et le jeudi il y a les révisions… Et c’est très bien comme cela : nous oublions notre exil, il y a constamment des tâches prenantes à accomplir. Je suis très satisfait. Rassasié et habillé, je ne pense pas au lendemain et j’étudie, j’étudie… Nous avons un très bon programme d’étude, le choix des enseignants est excellent, il y a suffisamment de fusils et j’aime tellement cette fourmilière russe bouillonnante avec ses préceptes venus du passé, ses traditions, son esprit maritime puissant… »

Fort du Djebel Kébir. Gardes-marine de l’École navale (Collection A. V. Plotto)

            Les études s’achèvent.

            « Sais-tu, il est d’une certaine manière triste de dire adieu à notre école, à nos cols bleus et nos épaulettes étroites, bien que, nous étant débarrassés d’eux, nous allions porter des visières et de larges épaulettes, et que nous allions devenir des hommes libres… Nous n’avons pas envie de quitter notre « Etat dans l’Etat » pour un lieu où nous n’entendrons plus un mot de russe… Il semble qu’en quittant Bizerte nous quittions le dernier lambeau de « terre russe … » 

            Mais le temps passe.

            « … Depuis que je t’ai écrit il y a eu beaucoup de changements dans ma vie. J’ai terminé l’école le 1er novembre et le 19 novembre, lors du traditionnel dîner en l’honneur de la fondation par Pierre 1er de la Grande école de navigation, j’ai été promu garde-marine de vaisseau.

            Nous avons tous été transférés dans l’escadre, j’ai été nommé sur l’un de nos brise-glaces armés… Le gouvernement français vend nos bateaux pour régler nos dettes, tel a été notre accord. Les seuls qu’ils ne peuvent vendre sont le Pylkiï, le Derzkiï, le Bezpokoïnyï, le croiseur Gueneral Kornilov et le navire de ligne Gueneral Alexeïev – ils seront tous entretenus durant cinq ans. Ils ont emmené nos ateliers flottants, les meilleurs au monde – le Cronstadt et le Dobytcha… Ils ont pris le Don et le pétrolier Bakou… L’amiral a dit que pour la nouvelle année nos ressources seront totalement épuisées et que si quelqu’un a quelque chose en vue, qu’il parte… Quand on aura vendu le Vsadnik, je serai transféré sur le Kornilov, et ensuite, peut-être dans le vaste monde… Comme j’aurais voulu partir étudier à Prague1Le gouvernement tchécoslovaque a généreusement accueilli à Prague de nombreux jeunes anciens combattants blancs qui on pu y achever leurs études supérieures.… »

            L’heure a sonné, on a vendu le Vsadnik. Il est sur le Kornilov.

            «… La vie est bien meilleure sur le croiseur. Plus d’ordre a été conservé et notre vie se déroule de manière plus adéquate et plus saine. Durant la matinée, de 8 h 15 à 11  h 30, travaux sur le bateau – réparations, nettoyage, peinture, travaux de pont, et dans l’après-midi débute ma vie privée. J’ai un kayak et un yawl à 6 rames, sur lesquels je navigue à la voile, faisant la course avec deux canots du Gueneral Alexeïev… Ensuite, je lave mes vêtements, ce que j’aime faire, mais avec chaque lavage je remarque que la toile devient plus fine et moins dense… Pourtant, le plus important pour moi, c’est mon bureau, j’y lis, écris mes lettres et réfléchis à propos des problèmes qui m’intéressent… A d’autres moments de mon existence c’est la musique et le chant au carré des officiers. Nous avons un mécanicien, le lieutenant M., qui chante étonnamment bien et mon compagnon de cabine est un excellent pianiste.

            Je ne pense pas autant que toi à la Russie. J’utilise ce temps pour augmenter mes capacités personnelles afin de lui rendre le plus possible ce que je lui dois. Et voilà, j’étudie, j’étudie et je pense à Prague … »

            Au bout d’un certain temps, le jeune homme écrit :

            « … Je me sens convenablement, je suis en bonne santé, en forme, je développe mes muscles par le travail, la rame, la gymnastique. Nous vivons maintenant de manière très saine, passons toute la journée sur le pont, nous nous dorons au soleil… Nous dormons aussi sur le pont, nous nous baignons chaque jour… Souviens-toi comme j’avais les épaules étroites et la poitrine creuse, et maintenant on me considère comme l’un des premiers et je vois avec plaisir que mes épaules sont de plus en plus larges… »

            S’écoule encore une année.

            « … Nous vivons comme avant. Le matin nous travaillons, nous dérouillons et peignons les endroits rouillés, nous réparons les vedettes à moteur, nous remettons en état les canots, nous graissons les machines et les mécanismes du bateau, nous allons chercher le ravitaillement… Notre canot est le deuxième par ses qualités de navigation : le meilleur est la baleinière de l’amiral sur le contre-torpilleur Derzkiï… Nous attendons tous que les choses se mettent à bouger et faisons avidement la chasse à toute nouvelle politique. Notre moral est toujours élevé, mais le mien a un peu baissé à cause de mon état nerveux. Il m’est indispensable de partir, ne serait-ce que pour un temps, autrement je vais tomber totalement malade. J’observe que mes nerfs sont chaque jour un peu moins solides… ‶Il faut changer d’environnement, changer de lieu et de personnes″, dit le médecin. Je vais partir vers le 25. Je tenterai de trouver un revenu pour payer mon voyage à Prague… »

            Je passe sur des faits secondaires, des détails. Voilà déjà mai 1924.

            « … Je t’écris maintenant à un moment où, peut-être, est arrivée la dernière heure de notre escadre. A partir du 1er juin le gouvernement français sera dirigé par des socialistes et on parle déjà de revoir la question russe, de relations commerciales avec les bolcheviks, et ensuite de la reconnaissance de la Russie soviétique…

            La reconnaissance des Soviets sera probablement suivie de la restitution de nos navires… De ces navires sur lesquels nous avons honnêtement servi, sur lesquels nous avons autant et si longtemps travaillé, pour lesquels nous avons offert les meilleures années de notre vie, seront rendus aux bolcheviks… Et tout notre travail difficile, pénible, qui a été accompli durant ces années pour la conservation des navires aura été fait au profit des ennemis de notre patrie… Nous voudrions croire que touts ces pensées sur l’avenir de notre escadre ne se justifierions pas… Le Seigneur ne laissera pas ceci s’accomplir !

            Quelles sont les nouvelles chez vous ? Que disent le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch  et le général Wrangel ? Nous sommes tous encore vigoureux d’esprit et de corps. L’ordre ‶Rompez les rangs !″ n’a pas encore été donné… Mais nous avons peur. S’insinue dans nos têtes une pensée : l’armée n’est-elle pas morte, n’a-t-elle pas atteint son point final dans les mines humides de Bulgarie, sur les routes poussiéreuses de Serbie ? Il faut si peu de choses pour que ces doutes se dissipent. Nous gardons le moral. Nous sommes certains que le Bien l’emportera sur le Mal… Il suffirait d’un mot. »

            Et voilà la dernière lettre :

            28 octobre 1924. Gueneral Kornilov. Rade de Bizerte.

            « … Entre l’écriture de cette lettre et celle de ma dernière lettre j’ai eu le temps d’aller à Tunis, y ai travaillé deux mois et suis revenu ici. Dieu merci, j’ai eu la force de revenir ici tout de suite après avoir atteint mon but – régler mes dettes. Dieu merci, je n’ai pas été submergé par les vagues des intérêts matériels, qui ont noyé beaucoup de Russes comme moi. Dieu merci, il existe encore une escadre russe où je peux avec bonheur accomplir mon devoir de garde-marine de vaisseau.

            Si tu savais comme il est effrayant et pénible de penser à la vie de nos Russes à Tunis ! Une vie sans patrie menée avec quelques centimes ou francs… Lorsque j’y travaillais et pensais à ce que cela serait si je ne pouvais de nouveau revenir ici, j’avais le cœur douloureusement serré. L’escadre, c’est notre Russie, c’est un morceau de notre patrie, c’est un morceau de sa force : nos navires arborent le pavillon de Saint-André.

            Le 15 de ce mois ont été affectés à notre croiseur 15 cadets, récemment promus gardes-marine. Et si tu savais comme nous sommes bien maintenant ! Il est vrai qu’il n’y a pas moins, mais plus de travail, et que les travaux sur le bateau occupent toute la journée. Tant que les ‶jeunes″ n’ont pas appris à le faire, nous naviguons avec eux sur les canots, je dérouille avec plaisir et j’apprends aux autres à le faire, je leur apprends à utiliser les voiles, je m’occupe du rangement dans tel ou tel local mal entretenu… La rouille tombe comme les feuilles en automne, le fer rougit sous le minium et tout le bateau devient plus propre…

Gardes-marine s’activant sur le croiseur Gueneral Kornilov à Bizerte (Collection A. V. Plotto)

            Nous avons maintenant des clairons et toute notre vie se déroule au son de véritables sonneries. Chaque matin à 8 heures c’est la levée des couleurs et, le soir, les couleurs sont amenées après la sonnerie de l’extinction des feux. Lorsque cela a été accompli le clairon se découvre et lit le Notre Père. Et si tu savais avec quelle solennité cela se déroule, comme le cœur se réjouit. »

            Sur le même feuillet se trouve un post-scriptum :

            « … Le 30 octobre à 10 heures du matin le préfet français s’est rendu à notre état-major sur le contre-torpilleur Derzkiï, où il a été ordonné à tous les officiers et gardes-marine de se réunir. Aujourd’hui, le 30 octobre 1924 à 10 heures du matin, cela a été le début de la fin de notre escadre russe : la France a reconnu les Soviets. »

            Et encore un post-scriptum :

            « … Aujourd’hui, à 17 heures 24 minutes, a été amené, pour la dernière fois, le pavillon de Saint-André, arboré depuis plus de deux cents ans par les navires de la Flotte impériale russe. Aujourd’hui, pour la dernière fois, nous nous sommes découverts devant le pavillon de Saint-André qu’on amenait… »

            Je ne sais où se trouve maintenant ce jeune homme. Mais je sais qu’il ne se perdra pas dans la poussière de la vie des hommes. Où qu’il se trouve, il trouvera le fil électrique qui le réunira à des dizaines de milliers de personnes qui pensent et qui sentent comme lui. Au prix d’une tension, d’une maîtrise de soi et d’une volonté extrême a été créé pour l’Armée russe un dispositif inexpugnable2Il s’agît de l’Union générale des combattants russes (la ROVS), créée par le général Wrangel le 1er septembre 1924, qui réunira durant des décennies dans tous les pays de l’exil de nombreux anciens combattants blancs et de l’Armée impériale.. Elle ne craint plus le dénuement : elle s’est habituée à un pénible travail physique. Elle ne craint plus les persécutions : elle est en mesure de modifier ses formes extérieures et de se réfugier dans la clandestinité. La seule chose qu’elle craint est la pensée de cesser d’être l’Armée russe et c’est pour cela qu’elle n’est incapable que d’une seule chose : modifier sa nature et renoncer à sa mission.

Croix de Bizerte
  • 1
    Le gouvernement tchécoslovaque a généreusement accueilli à Prague de nombreux jeunes anciens combattants blancs qui on pu y achever leurs études supérieures
  • 2
    Il s’agît de l’Union générale des combattants russes (la ROVS), créée par le général Wrangel le 1er septembre 1924, qui réunira durant des décennies dans tous les pays de l’exil de nombreux anciens combattants blancs et de l’Armée impériale.

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