L’ESCADRE RUSSE. DE CONSTANTINOPLE A BIZERTE (Premier transfert).
Il y a eu 2 transferts de navires constituant l’Escadre russe de Constantinople ou de la région de Constantinople vers Bizerte, le premier, qui regroupait la plupart des navires de guerre et le second qui concernait le tanker « Bakou », l’ex-cuirassé désarmé le « Gueorguiï Pobedonossets », les contre-torpilleurs « Gnevnyï », « Pospechnyï », « Tsérigo » et le transport « Sjegued ». On note également l’arrivée du navire-hopital « Tssessarévitch Guéorguiï » le 5/1/1921 avec 447 malades et 80 personnes constituant le personnel médical. Il s’agit dans cet article du premier transfert.
Contexte du transfert de l’Escadre russe à Bizerte
La France avait reconnu le Gouvernement de la Russie méridionale (gouvernement Wrangel) en qualité de gouvernement de fait, et non comme gouvernement légitime de la Russie.
Un haut-commissaire, M. Martel, assisté du général Brousseau, fut délégué auprès de ce gouvernement. Tous deux connaissaient bien la Russie, mais les relations entre la mission française et le général Wrangel ainsi que son état-major n’étaient pas des meilleures, en raison de la présence, au sein de la délégation française, d’un officier d’origine russe, Z. A. Pechkov, frère aîné de Sverdlov et suspecté d’être révolutionnaire.
La France souhaitait se désengager de Turquie et avait prévu de fermer sa base navale de Constantinople en 1919, mais celle-ci demeura en activité en raison de la situation en Crimée. Les relations diplomatiques avec la Turquie étaient extrêmement complexes, et la France comme le Royaume-Uni ne pouvaient accepter la présence de forces armées tierces à Constantinople.
La Marine française et les accords entre le gouvernement de la République Française et le général Wrangel


L’Escadre de la mer Méditerranée orientale, dont l’état-major était basé à Constantinople, était commandée par le vice-amiral de Bon.
La Division légère de croiseurs de la Méditerranée orientale était, quant à elle, commandée par le contre-amiral Dumesnil.1 Tous deux possédaient de grandes qualités diplomatiques et jouissaient de l’estime du général Wrangel et de son état-major.
Le contre-amiral Dumesnil était bien connu des marins russes : il avait été officier de liaison auprès de la Marine russe en 1916 et 1917, et il était marié à une Russe, Véra née Fermor2.
e 24 octobre / 6 novembre, le contre-torpilleur français Sénégalais, commandé par le capitaine de frégate Théroulde, était ancré dans le port de Sébastopol. Il observait la situation et en rendait compte. Le capitaine Théroulde câble : « L’amiral Kedrov demande la présence d’un grand navire pour calmer la population. » « La situation peut évoluer, mais je pense utile de préparer un plan d’évacuation de Sébastopol. »3

Le 6 novembre, le ministre de la Marine câble au vice-amiral de Bon, alors à bord du Provence à Constantinople : « … Aidez Wrangel à défendre la Crimée… »
Le 27 octobre / 9 novembre, le « Sénégalais » câble : « Arrivée du « Waldeck-Rousseau »4 à Sébastopol indispensable, urgent. L’évacuation de la population civile, 30 000 personnes, doit commencer immédiatement. Douze grands remorqueurs indispensables. Situation militaire grave. »5
Le même jour, à Constantinople, l’amiral Dumesnil rencontre l’amiral anglais de Robeck et s’enquiert de la position britannique. De Robeck déclare devoir consulter son gouvernement et exprime sa préoccupation de voir les sous-marins tomber entre les mains des bolcheviks. Dumesnil comprend alors qu’aucune aide n’est à attendre des Britanniques et part pour Sébastopol sans attendre. Il ne se trompe pas : le haut-commissaire Defrance reçoit le lendemain la réponse anglaise — neutralité absolue.
À partir de ce moment, le contre-amiral Dumesnil prend les opérations en main. Le 11 novembre, il arrive à Sébastopol à bord du « Waldeck-Rousseau » et rencontre le haut-commissaire Martel et le général Brousseau, qui estiment que la situation n’est pas totalement désespérée et que la ligne du Perekop peut encore tenir. Le même jour, le contre-amiral Dumesnil, son chef d’état-major, le capitaine de frégate Willm, ainsi que M. de Martel et le général Brousseau rencontrent le général Wrangel.

Wrangel déclare : « En peu d’instants et sur quelques questions précises, le général me fit connaître que sa situation était sans espoir. Le moral des troupes restait excellent, mais elles n’étaient plus assez nombreuses, du fait des pertes subies, pour soutenir les chocs répétés des soldats rouges. L’évacuation était inévitable et il fallait l’accepter.
Devant l’importance envisagée pour cette évacuation (70 à 80 000 personnes), j’exposai au général les difficultés auxquelles il allait se heurter en arrivant à Constantinople pour les logements et les vivres.
— “Eh bien, me répondit-il, j’évacue avec mes navires et, en mer, je lance le signal de détresse S.O.S. au monde civilisé, et j’attends.”
Je l’assurai alors de tout mon concours, désireux surtout de lui faire toucher du doigt une situation très sérieuse et de lui suggérer de penser aux moyens de faire vivre tous les évacués, car il n’était pas certain que toutes les nations répondraient à son signal de détresse.
— “La France, me dit alors le général Wrangel, est le seul pays qui m’ait soutenu, et je veux me placer sous sa protection. Je ne suis d’ailleurs pas encore dénué de ressources, car ma flotte de guerre et ma flotte de commerce sont dégagées de toute charge, et je puis les mettre à votre disposition pour garantir les frais d’évacuation.”6
L’offre ainsi formulée répondait trop à ma préoccupation capitale — ne pas laisser ces flottes aux mains des bolcheviks — pour que je ne la relève pas. — “Sous cette forme, dis-je au général, la question devient plus simple, et je suis prêt à en saisir le gouvernement français.” »7
Le 12 novembre, Dumesnil câble : « Prière télégraphier si approuvez mise sous pavillon français de tous les navires de guerre et de commerce, et préciser destination à leur donner. » « Je ne peux compter sur aucun concours anglais. »
Le ministre de la Marine répond : « Assurez l’évacuation. » « Acceptez de prendre livraison provisoire des navires de guerre et de commerce russes. But primordial : ne rien laisser à aucun prix aux mains des bolcheviques. »
M. Georges Leygues, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, télégraphie : « J’approuve les mesures que vous avez prises. » « La France ne saurait exposer au massacre des milliers de personnes sans tenter un grand effort pour les sauver.»8
La base navale de Bizerte
La France possède à Bizerte, point de passage obligé entre Gibraltar et Suez, une base navale stratégique. Elle dispose d’un lac d’environ 12 km de diamètre, profond de plus de 9 m, accessible aux plus grandes unités par un canal de 8 km. Ce dispositif permettait de mettre à l’abri de l’artillerie ennemie ou du mauvais temps des escadres entières.

L’arsenal de Sidi Abdallah, doté de plusieurs bassins de radoub, est situé sur ce lac. La base est protégée par de nombreux ouvrages militaires et batteries d’artillerie, ainsi que par des cantonnements inoccupés à la fin de la guerre, pouvant accueillir de nombreux marins ou réfugiés. Elle dispose également d’importantes structures médicales.

L’amiral Dumesnil connaissait bien Bizerte pour y avoir fréquemment relâché fin 1914 et 1915 lorsqu’il commandait le croiseur cuirassé Latouche-Tréville. L’amiral de Bon connaissait également parfaitement Bizerte, puisqu’il avait préconisé en 1891 l’emplacement du chantier naval de Sidi Abdallah.
Dès le 12 novembre, l’amiral Dumesnil propose, dans un télégramme, de transférer à Bizerte la totalité des évacués. Il sous-estimait alors l’ampleur de l’évacuation : « Si ravitaillement impossible à Constantinople, je propose de les évacuer en Tunisie », écrit-il, pour 10 000 civils, 10 000 militaires et plusieurs milliers de blessés.
Le 13 novembre, G. Leygues répond : « L’envoi de Russes en Tunisie ou sur un autre point du territoire français me paraît se heurter à une quasi-impossibilité. »9
Vers le 18 novembre Dumesnil cable : « Acceptez-vous la flotte en gage ? Si oui, je vous propose de l’envoyer à Bizerte aussitôt que possible… » « Une excellente mesure »10, appuie le vice-amiral de Bon.
Le 22 novembre, G. Leygues écrit : « Je me propose d’examiner avec le ministre de la Marine la proposition de l’amiral Dumesnil d’envoyer les bateaux de guerre à Bizerte. »

Le 7 décembre 1920, le commandant de la flotte de la mer Noire, le vice-amiral Kedrov émet l’ordre suivant :
« ORDRE DU COMMANDANT DE L’ESCADRE RUSSE DU 7 DÉCEMBRE 1920
Croiseur Guénéral Kornilov
Le commandement français m’a proposé de transférer dans les plus brefs délais l’Escadre russe à Bizerte. Tout le personnel sait quelles tensions et quels efforts exigera de nous la traversée de 1 200 milles qui nous attend. Je suis convaincu que, malgré le mauvais état du matériel, nous accomplirons la mission qui nous est assignée. Pour faciliter la traversée, l’escadre est divisée en quatre groupes. Les points de rencontre des groupes sont indiqués ci‑dessous. J’exige l’exécution stricte du programme de navigation établi ; toute écart de route ne peut avoir lieu qu’avec mon autorisation. Ce programme est connu du commandement français, qui, afin de faciliter la traversée de l’escadre, envoie avec elle ses propres bâtiments. Les commandants doivent se rappeler que notre situation politique ne nous garantit pas les droits prévus par les lois internationales : des malentendus peuvent survenir pendant la traversée, et tout navire qui s’écarterait de mon plan, sans aucune autorisation, pourrait se retrouver dans des conditions ne lui permettant pas de poursuivre sa route (refus de charbon, d’eau, de communications avec la côte, etc.). Comme il ressort de ce qui suit, tous les points prévus seront visités en même temps que nous par des bâtiments de guerre français. J’ordonne que toutes les négociations avec les autorités côtières dans ces ports soient menées par l’intermédiaire des commandants des navires français. En cas d’absence de ces derniers, il faudra s’adresser aux représentants français à terre, en leur expliquant la signification du pavillon français hissé en tête de mât sur tous nos navires (mise de la flotte russe sous la protection de l’allié français par ordre du commandant en chef, le général Wrangel, ordre n° 2193 du 30 octobre 1920).
Ordre de route de l’Escadre russe depuis la rade de Moda jusqu’à Bizerte
1. Première groupe de navires
Vitesse d’escadre : 5–6 nœuds.
Composition : le cuirassé Guénéral Alekseïev, le transport‑atelier Kronstadt, le transport‑charbonnier Dalland, sous le commandement du commandant du cuirassé Général Alekseïev.
Départ de la rade de Moda le 8 décembre à 9 h, en direction de la baie de Navarin, avec passage prévu des Dardanelles le matin du 9 décembre.
À l’arrivée dans la baie de Navarin, le cuirassé embarquera du charbon et de l’eau depuis le Dalland, et fournira du mazout (100 tonnes chacun) aux destroyers Pylki, Derzki et Bespokoïny, qui doivent s’y trouver à ce moment.
Une fois cela accompli, le Guénéral Alekseïev fera route vers Bizerte. Aux abords de l’île de Malte, il sera rejoint par le croiseur français Edgar Quinet, qui l’escortera jusqu’à Bizerte.
Les transports Kronstadt et Dalland se rendront ensemble à la baie d’Argostoli, sur l’île de Céphalonie, pour y retrouver les 2ᵉ et 3ᵉ groupes de l’escadre.
2. Deuxième groupe de navires
Vitesse d’escadre : 4–5 nœuds.
Composition :
• Le croiseur Almaz (pavillon du contre‑amiral Osteletski).
• 1er division : les brise‑glaces armés Gaïdamak (navire‑amiral), Ilia Mouromets, Djiguite, Vsadnik, et le remorqueur Hollande, remorquant respectivement les destroyers Kapitane Saken, Gnevnyï, Zorkiï, Zvonkiï et Zharkiï.
• 2e division : le transport‑base Dobytcha (pavillon de beaupré), les sous‑marins AG‑22, Bourévestnik, Tioulene et Outka, les remorqueurs Tchernomor et Kitoboï.
• 3e division : le bâtiment‑messager Yakout (navire‑amiral), les canonnières Grozny et Straj, remorquant le navire‑école Svoboda et le navire‑pilote Kazbek11.
Départ de la rade de Moda le 9 décembre à 10 h, en direction de la baie de Kalamaki, à l’entrée du canal de Corinthe.
À l’arrivée, le groupe prendra un pilote, franchira le canal, puis fera route vers la baie d’Argostoli (île de Céphalonie).
Le remorqueur Tchernomor servira à faire passer le croiseur Almaz dans le canal.
3. Troisième groupe de navires
Vitesse d’escadre : 8–9 nœuds.
Composition : le croiseur Guénéral Kornilov et le vapeur Konstantine.
Ils contourneront le cap Matapan pour entrer dans la baie de Navarin, puis le croiseur poursuivra vers Argostoli.
Le vapeur Konstantine naviguera de manière autonome, en restant derrière les destroyers du 4ᵉ groupe afin de pouvoir leur porter assistance si nécessaire, puis, arrivé à Bizerte, se placera sous les ordres du contre‑amiral Berens.
4. Quatrième groupe de navires
Vitesse d’escadre : 11–12 nœuds.
Composition : les destroyers « Bespokoïnyï » (pavillon du contre‑amiral Berens), « Pylkiï » et « Derzkiï ».
Départ de la rade de Moda le 10 décembre à 17 h, en route avec le 3ᵉ groupe jusqu’à la mer de Marmara.
Après réception des instructions correspondantes, le groupe se séparera et se dirigera vers la baie de Navarin en contournant le cap Matapan.
À l’arrivée, les navires prendront du mazout et de l’eau, puis feront route de manière autonome vers Bizerte.
5. Instructions pour les navires rassemblés à Argostoli
Les ordres de départ vers Bizerte pour les navires des 2ᵉ et 3ᵉ groupes, ainsi que pour les transports « Cronstadt » et « Dalland », seront donnés personnellement par moi-même à mon arrivée dans cette baie.
6. Coordination avec les forces françaises
Avant le passage du 2ᵉ groupe dans le canal de Corinthe, le croiseur français « Edgar Quinet » s’y rendra et réglera, avec moi ou le contre‑amiral Osteletski, toutes les formalités avec les autorités grecques pour le passage de nos navires.
Ensuite, il se rendra à Argostoli, puis vers l’île de Malte pour y rencontrer le cuirassé « Guénéral Alekseïev ».
La canonnière française « Tabour »12 partira de la baie de Moda avec le 4ᵉ groupe et l’escortera jusqu’à Navarin, puis se rendra à Argostoli.
Les destroyers français « Marocain » et « Arabe » viendront de Bizerte à la rencontre de nos navires.
7. Retards éventuels
Si le départ du 1er groupe est retardé d’un jour (ou de deux), les départs des 2ᵉ, 3ᵉ et 4ᵉ groupes seront également reportés d’un jour (ou de deux).
Annexe : Tableau des heures prévues de départ, d’arrivée et de rendez‑vous
Instructions en cas d’avarie ou de séparation des groupes
1. Tous les groupes doivent suivre strictement les routes communes :
a. En mer de Marmara, laisser l’île de Marmara sur bâbord ; à la sortie des Dardanelles, laisser l’île de Rabbit sur bâbord à 4–5 milles, puis faire route directe vers le détroit de Doro.
Suivre ce détroit puis celui de Zea.
Les navires se rendant au canal de Corinthe doivent aller à la baie de Kalamaki en laissant l’île d’Égine sur bâbord.
Ceux se rendant à Navarin doivent laisser sur tribord les îles Saint‑Georges et Belo‑Pulo, passer entre le cap Malée et l’île de Cythère, puis contourner le cap Matapan et les îles Skitza et Sapiénza pour entrer dans la baie de Navarin.
b. Sur la route de Navarin au port d’Argostoli, laisser l’île de Zante à l’ouest.
2. En cas de séparation en cours de route, essayer de gagner l’un des points indiqués ci‑dessous, sur lesquels une attention particulière sera portée lors des recherches :
– dans les Dardanelles, près de Chanak ;
– après avoir franchi le détroit de Doro ;
– dans la baie de Kérestos.
3. En cas d’écart forcé de la route prescrite, les navires retardataires doivent en informer par radio leur chef de groupe et le commandant de l’escadre.
Concernant la formation des navires, la signalisation et les communications radio.
Pendant la traversée, observer strictement l’économie du charbon et surtout de l’eau. Cette dernière n’a été embarquée qu’en quantité très limitée sur les transports Kronstadt et Dalland, et il sera impossible d’en obtenir dans les baies prévues pour les escales. Aucun ravitaillement en huile ou en vivres n’aura lieu durant la traversée.
Vice‑amiral Kedrov »
Un autre ordre confirmera la réorganisation de la flotte de la mer Noire en Escadre qui portera le nom d’Escadre russe :
ORDRE DU COMMANDANT DE LA FLOTTE DE LA MER NOIRE N° 11
8 novembre 1920
J’ordonne de réorganiser la Flotte de la mer Noire en Escadre russe et de regrouper les bâtiments en quatre détachements, comme indiqué ci‑dessous :
1er détachement (contre-amiral subordonné)
Cuirassé : « Guénéral Alekseïev »
Croiseur : « Guénéral Kornilov »
Croiseur auxiliaire : « Almaz »
Division de sous-marins (Chef de division : le plus ancien des commandants) : « Bourévestnik », « Outka », » « Tiouliéne », »A.G.22″
Navire-base – transport : « Dobytcha »
2e détachement (contre-amiral subordonné)
Contre-torpilleurs : « Pylkiï », »Derzkiï », « Bespokoïnyï », « Gnevnyï », « Tsérigo », « Kapitane Sakene », « Jarkiï », « Jivoï »,13 « Zvonkïï », « Zorkiï », «
3e détachement (contre-amiral subordonné)
Navires de liaison : « Straj », « Groznyï », « Yakoute », « Loukoul »
Dragueurs de mines : « Albatros », « Baklane », « Kitoboï »
Navire hydrographique : « Kazbek »
Baliseur : « Vekha »
Remorqueurs : « Tchernomor », « Hollande », « Belbek », « Sévastopol »
4e détachement (contre-amiral subordonné)
Brise-glace : « illia Mouromets », « Vsadnik », « Djiguite », « Gaïdamak »
Transports : « Rionne », « Donne », « Cryme », « Sarytch », « Dalland », « Yalta », « Inkermanne », « Ekaterinodar », » « Poti », « Samara », « Chilka », « Olga », « Ostorojnyï », « Zaria », « Psezouapse », « 410 », « 411 », « 412 », « Rodosto », « Dniepr »
Navires rattachés au port russe de Constantinople : « Trébizonde », « Potchine », « Nadejda »
Remorqueurs : « Dnieprovets », « Berezane », « Ippolaï », « Skif », « Tchouroubache »
Paquebots : « Orel », « Vladimir », « Khersonne », « Saratov », « Vitim »
Navires du Dobroflot : « Kolyma », « Omsk », « Irtych »
Remorqueur : « Dobrovolets », P/H (paquebots fluviaux) :
• Alexeï Mikhaïlovitch
• Rous’ — Navires de la Compagnie danubienne
• Amiral Kasherininov
• Moriak
Et tous les petits bâtiments du Département de la Marine et des compagnies de navigation d’État qui ne sont pas mentionnés dans la composition des détachements.
Le transport‑atelier Kronstadt est, à tous égards, subordonné au Chef de la Base de l’Escadre russe.
Vice-amiral Kedrov
Il existait plusieurs comptes-rendus de ce transfert. Initialement, nous avions choisi celui, rédigé en français, du général Chatiloff, chef d’état major du général Wrangel et transmis par le vice-amiral de Bon au Ministre de la Marine avant de découvrir qu’il comportait des inexactitudes, notamment, l’oubli de deux navires, le brise glace armé « Vsadnik » et le contre-torpilleur « Zorkiï ». Par ailleurs ce CR indiquait que le contre-torpilleur « Zvonkiï » était remorqué par le brise-glace armé « Djiguite » alors qu’il était remorqué par le « Vsadnik » et que le « Djiguite » remorquait le « Zorkiï ». Nous nous sommes finalement arrêtés sur le compte rendu du contre-amiral Behrens, par la suite commandant par intérim de l’Escadre Russe.14 Nous n’avons pas fait figurer la totalité du compte rendu mais seulement l’extrait concernant la traversée, la suite étant traitée dans l’article « Arrivée de l’Escadre à Bizerte ». Nous avons inséré des commentaires en italiques figurant dans les CR Français et des cartes qui donnent un éclairage plus complet des événements qui se sont déroulés.
Transfert de l’Escadre russe à Bizerte
Les groupes de navires furent constitués tenant compte de la vitesse de ces derniers et du tirant d’eau, ceux à faible tirant d’eau passant par le canal de Corinthe15 et faisant relâche à Argostoli les autres contournant la Grèce et s’arrêtant dans la baie de Navarin.

1 : Argostoli, 2 : baie de Navarin
« Rapport du contre-amiral M. A. Behrens, commandant de l’Escadre russe par intérim, au commandant en chef de l’Armée russe, le général-lieutenant P. N. Wrangel, concernant le transfert de l’escadre à Bizerte,
Le 7 janvier 1921. N° 107
Port de Bizerte
À Son Excellence, le Commandant en chef de l’Armée russe, le Général Wrangel.
Conformément à la décision prise en accord avec le Commandement français, l’Escadre russe qui m’a été confiée a quitté la rade de Moda pour le port de Bizerte dans l’ordre suivant :
8 décembre : le cuirassé « Guénéral Alexeïev », le transport « Kronstadt » et le transport « Dalland ».
Escortés par la « Dédaigneuse » puis à partir du 12 par le « Marocain » commandé par le capitaine de corvette Varin d’Ainvelle et venu rejoindre le convoi .16 Le « Cronstadt » quitta le groupe le 12 pour se rendre à Moudros pour y réparer le « Korniloff ».17
« 10 décembre : le croiseur « Almaz » (pavillon du contre-amiral Osteletski) remorqué par le vapeur de sauvetage « Tchernomor », le contre-torpilleur « Kapitanne Sakenne » remorqué par le brise-glace » Gaïdamak » ; le contre-torpilleur » Jarkiï » remorqué par le « Gollande » ; le contre-torpilleur « Zvonkiï » remorqué par le brise-glace « Vsadnik » ; le contre-torpilleur « Zorkiï » remorqué par le brise-glace « Djiguite » ; le transport « Dobytcha » ; les sous-marins « Outka » et « A.G. 22 » ; le brise-glace « Illia Mouromets » remorquant les sous-marins « Tioulenne » et « Bourévestnik » ; le dragueur de mines « Kitoboï » ; le navire auxiliaire « Yakout » ; les contre-torpilleurs « Groznyï » et « Straj » remorquant le bâtiment-école « Svoboda ». »
Escortés par le « Bar le Duc » puis à partir d’Argostoli par le « Tahure ».18
« 12 décembre : les contre-torpilleur « Bespokoïnyï » (pavillon du contre-amiral Berens), « Derzkiï » et « Pylkiï ». »
Escortés par l‘aviso « Tahure » commandé par le lieutenant de vaisseau Raymond.19
14 décembre : croiseur « Guénéral Kornilov » (pavillon du commandant de l’Escadre) et vapeur « Konstantine ».
Sans escorte.20
« Du 13 au 15 décembre, arrivèrent dans la baie de Navarin : le cuirassé « Général Alexeïev », les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï », « Pylkiï », « Derzkiï », les transports « Kronstadt », « Dallande » et le vapeur « Konstantine ». Le croiseur « Kornilov » entra dans la baie de Kalamaki, où il resta jusqu’au passage de tous les navires par le canal de Corinthe. Ensuite, le « Kornilov » gagna Navarin, où il arriva le 16 décembre. Le même jour, le croiseur et les transports « Kronstadt » et « Dallande » se rendirent dans la baie d’Argostoli (île de Céphalonie).
Entre-temps, les autres navires de l’Escadre franchirent sans incident le canal de Corinthe et arrivèrent à Argostoli. À l’approche de l’île de Céphalonie, dans le brouillard, le remorqueur « Tchernomor » (pavillon du contre-amiral Osteletski) s’échoua au cap Saint-Attakasia, mais fut dégagé le jour même par le croiseur « Kornilov », sans dommages.
Un des navires français accompagnant notre Escadre, l’aviso « Bar-le-Duc », s’échoua près du détroit de Dora, se dégagea mais coula aussitôt ; le commandant et tous les officiers, sauf un, périrent ; 70 marins furent sauvés.
Le 19 décembre, le vapeur « Konstantine » et les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï » et « Derzkiï » quittèrent la baie de Navarin pour Bizerte.
Les navires rassemblés à Argostoli nécessitaient de petites réparations et un ravitaillement en charbon et en eau ; leur départ vers Bizerte ne put commencer que trois jours plus tard, par petits groupes.
Le 24 décembre, le cuirassé « Guénéral Alexeïev » quitta Navarin pour Bizerte, après avoir été approvisionné en charbon et eau par le transport « Dallande », partit d’Argostoli et de retour ensuite dans cette baie.
Le 25 décembre, le croiseur « Kornilov », remorquant le bâtiment-école « Svoboda », quitta Argostoli pour Bizerte, après le départ des autres groupes. Après lui, le croiseur français « Edgar Quinet », remorquant le contre-torpilleur « Derzkiï » conjointement avec le transport « Dallande », prit la mer. Le commandant du croiseur français proposa aimablement de remorquer le « Derzkiï », qui manquait de combustible pour la traversée.
L’Escadre effectua ce second transfert sans escale dans des ports intermédiaires.
Durant la traversée :
Le « Yakout » fut en détresse, ses chaufferies ayant été inondées par la tempête ; il échappa de peu au naufrage.
Le « Straj » subit une avarie : ses chaudières furent détruites par gros temps, et il fut pris en remorque par le transport « Inkerman ».
Le contre-torpilleur « Jarkiï », naviguant seul, connut une avarie mécanique (surchauffe de chaudière) et longea les côtes italiennes hors des eaux territoriales. Un destroyer italien l’accosta et, constatant son manque d’eau douce, l’invita à entrer au port de Catron, ce qui fut fait. Après ravitaillement en eau, il reprit la mer et, passant près de Malte, dut y entrer pour se ravitailler en charbon grâce au consul français, puis arriva sain et sauf à Bizerte.
La météo fut globalement favorable, bien que certains navires rencontrèrent du gros temps dans l’Archipel.
Pour les équipages, la traversée fut extrêmement pénible : les mécanismes usés des navires se brisaient sans cesse, exigeant une attention et un travail intenses. Le chargement du charbon fut effectué uniquement par les équipages des navires.
Le comportement des commandants et équipages des navires français qui escortaient notre Escadre fut des plus prévenant et attentionné. Tout particulièrement le commandant du croiseur « Edgar Quinet », qui se montra d’un grand dévouement pour le ravitaillement en vivres et en eau, et remorqua le contre-torpilleur « Derzkiï ».
À Argostoli, le commandant du croiseur « Edgar Quinet » m’informa que, le jour de l’arrivée de notre Escadre, un représentant des autorités grecques lui avait déclaré que l’Escadre devait quitter le port sous 24 heures. Le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars expliqua que l’Escadre russe se trouvait sous la protection d’un pays allié, la France. Le représentant grec sembla satisfait de cette explication, et aucun obstacle ne nous fut opposé.
Selon le rapport du commandant du Jarkiï, le contre-torpilleur fut accueilli avec bienveillance dans les ports italiens et anglais.
Les navires de l’Escadre arrivèrent à Bizerte dans l’ordre suivant :
• 21 décembre : vapeur « Konstantine »
• 22 décembre : « Bespokoïnyï » et « Pylkiï »
• 24 décembre : sous-marin « Bourévestnik »
• 25 décembre : « Almaz », « Ilia Mouromets », « Groznyï », « Tiouléne », « Dobytcha », « A.G. 22 », « Outka », « Tchernomor », « Gollande » et « Kitoboï »
• 26 décembre : « Straj », « Gaïdamak », « Djiguite », « Vsadnik », « Capitanne Sakennee, « Zvonkiï » et « Zorkiï »
• 27 décembre : « Yakout »
• 28 décembre : « cuirassé Alexeïev » et « transport Kronstadt »
• 29 décembre : croiseur « Kornilov », contre-torpilleur « Derzkiï », transport Dallande et bâtiment-école « Svoboda »
• 2 janvier : destroyer « Jarkiï ».
Les navires furent placés dans le port selon le plan annexé. »
Ce plan est introuvable à ce jour.
Contre-amiral Berens
Chef d’État-major, contre-amiral Machoukov
Capitaine de pavillon de la section opérationnelle, capitaine de 2e rang Oulianine
Certifié conforme : Chef de la section administrative, lieutenant supérieur [signature] »21
- Charles-Henri Dumesnil : envoyé en mission en Russie comme délégué auprès du commandant en chef des flottes russes, il y rendit d’éminents services, en particulier en janvier 1917 lors de l’explosion suivi de l’incendie du dreadnought « Impératritsa-Maria », et mérita deux témoignages officiels de satisfaction. ↩︎
- Véra est un diminutif de Véronique. Née Fermor. Elle vivait à Constantinople puis à partir de 1926 à Paris et faisait partie du Comité d’Aide à l’Union des Invalides Russes de Guerre à l’Étranger. Elle devint présidente de ce comité à partir de 1960. En 1943 – 1944, elle fut présidente du Comité de Direction des Affaires de l’Émigration Russe en France. Arrêté en 1944 puis libérée, elle mena une vie extrêmement active dans le milieu de l’émigration russe et plus particulièrement dans celui de la Marine. Auteur de plusieurs ouvrages dont plusieurs ont été publiés comme La Néva tant regrettée et Le Bosphore tant Aimé, ses souvenirs furent édités dans Vozrojdenije en 1960. ↩︎
- Télégramme N° 67. SHD de Vincennes. ↩︎
- Croiseur-cuirassé ↩︎
- Télégramme 57. SHD de Vincennes. ↩︎
- CR de Dumesnil à de Bon du 23 novembre 1920. SHD de Vincennes (1BB7) ↩︎
- Ibid ↩︎
- Télégramme du 13 novembre 1920. Evacuation de l’armée Wrangel de G. Leygue ↩︎
- Ibid ↩︎
- Bizerte. Lepotier. Chapitre 7 ↩︎
- Navire qui resta à Constantinople ↩︎
- C’est ainsi dans le texte. Comprendre « Tahure ». ↩︎
- Nous supposons qu’on espèrait encore le retrouver ↩︎
- Suite au départ de l’amiral Kedroff pour Toulon à bord de l' »Edgard Quinet » puis pour Paris.
↩︎ - Acceptant le passage de navires avec 8 m de tirant d’eau ↩︎
- Annexe 1. Opération de l' »Edgard Quinet » Chef des escorteurs. Vincennes 1 BB 7 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid ↩︎
- Service historique de la Défense, Vincennes. Fonds GG 4 (Escadre Wrangel). Dossier 122. Feuillets 3–11. ↩︎