L’ESCADRE RUSSE. DE CONSTANTINOPLE A BIZERTE. (Premier transfert).

L’ESCADRE RUSSE. DE CONSTANTINOPLE A BIZERTE. (Premier transfert).

EN COURS DE REDACTION

Il y eut deux transferts de navires constituant l’Escadre russe de Constantinople — ou stationnés dans la région de Constantinople — vers Bizerte.
Le premier regroupait la plupart des bâtiments de guerre ou assimilés.
Le second concernait le tanker « Bakou », l’ex-cuirassé désarmé « Gueorguiï Pobedonossets », les contre‑torpilleurs « Gnevnyï », « Pospechnyï », « Tsérigo », ainsi que le transport « Sjegued ».
On note également l’arrivée à Bizerte du navire‑hôpital « Tssessarévitch Guéorguiï » le 5 janvier 1921, avec à son bord 447 malades et 80 membres du personnel médical.
Le présent article porte sur le premier transfert.

Contexte du transfert de l’Escadre russe à Bizerte

La France avait reconnu le Gouvernement de la Russie méridionale (gouvernement Wrangel) en qualité de gouvernement de fait, et non comme gouvernement légitime de la Russie.

Un haut-commissaire, M. Martel, assisté du général Brousseau, fut délégué auprès de ce gouvernement. Tous deux connaissaient bien la Russie, mais les relations entre la mission française et le général Wrangel ainsi que son état-major n’étaient pas des meilleures, en raison de la présence, au sein de la délégation française, d’un officier d’origine russe, Z. A. Pechkov, frère aîné de Sverdlov et suspecté d’être révolutionnaire.

La France souhaitait se désengager de Turquie et avait prévu de fermer sa base navale de Constantinople en 1919, mais celle-ci demeura en activité en raison de la situation en Crimée. Les relations diplomatiques avec la Turquie étaient extrêmement complexes, et la France comme le Royaume-Uni ne pouvaient accepter la présence de forces armées tierces à Constantinople.

La Marine française et les accords entre le gouvernement de la République Française et le général Wrangel

Vice-amiral de Bon
Contre-amiral Dumesnil

L’Escadre de la mer Méditerranée orientale, dont l’état-major était basé à Constantinople, était commandée par le vice-amiral de Bon.

La Division légère de croiseurs de la Méditerranée orientale était, quant à elle, commandée par le contre-amiral Dumesnil.1 Le vice-amiral de Bon et le contre-amiral Dumesnil possédaient de grandes qualités diplomatiques et jouissaient de l’estime du général Wrangel et de son état-major.

Le contre-amiral Dumesnil était bien connu des marins russes : il avait été officier de liaison auprès de la Marine russe en 1916 et 1917, et il était marié à une Russe, Véra née Fermor2.

Le 6 novembre, le contre-torpilleur français Sénégalais, commandé par le capitaine de frégate Théroulde, était ancré dans le port de Sébastopol. Il observait la situation et en rendait compte. Le capitaine Théroulde câbla ce jour :  » L’amiral Kedrov demande la présence d’un grand navire pour calmer la population.  »  » La situation peut évoluer, mais je pense utile de préparer un plan d’évacuation de Sébastopol. « 3

Le contre-torpilleur  » Sénégalais « . Extrait d’une photo de Marius Bar. Toulon.

Le même jour, le ministre de la Marine câbla au vice-amiral de Bon, alors à bord du cuirassé « Provence » à Constantinople : « … Aidez Wrangel à défendre la Crimée… »

Le 9 novembre, le « Sénégalais  » câbla à nouveau : « Arrivée du « Waldeck-Rousseau « 4 à Sébastopol indispensable, urgent. L’évacuation de la population civile, 30 000 personnes, doit commencer immédiatement. Douze grands remorqueurs indispensables. Situation militaire grave. » 5

Le même jour, à Constantinople, l’amiral Dumesnil rencontra l’amiral anglais de Robeck pour s’enquérir de la position britannique. De Robeck déclara devoir consulter son gouvernement et exprima sa préoccupation de voir les sous-marins tomber entre les mains des bolcheviks. Dumesnil comprend alors qu’aucune aide n’est à attendre des Britanniques et part pour Sébastopol sans attendre. Il ne se trompe pas : le haut-commissaire Defrance reçoit le lendemain la réponse anglaise — neutralité absolue.6

À partir de ce moment, le contre-amiral Dumesnil prit les opérations en main. Le 11 novembre, il arriva à Sébastopol à bord du « Waldeck-Rousseau » et rencontra le haut-commissaire Martel et le général Brousseau, qui estimaient que la situation n’était pas totalement désespérée et que la ligne du Perekop pouvait encore tenir. Le même jour, le contre-amiral Dumesnil, son chef d’état-major, le capitaine de frégate Willm, ainsi que M. de Martel et le général Brousseau rencontraient le général Wrangel.

Croiseur-cuirassé  » Waldeck Rousseau « 

 » En peu d’instants et sur quelques questions précises, le général me fit connaître que sa situation était sans espoir. Le moral des troupes restait excellent, mais elles n’étaient plus assez nombreuses, du fait des pertes subies, pour soutenir les chocs répétés des soldats rouges. L’évacuation était inévitable et il fallait l’accepter.

Devant l’importance envisagée pour cette évacuation (70 à 80 000 personnes), j’exposai au général les difficultés auxquelles il allait se heurter en arrivant à Constantinople pour les logements et les vivres.

— « Eh bien, me répondit-il, j’évacue avec mes navires et, en mer, je lance le signal de détresse S.O.S. au monde civilisé, et j’attends. »

Je l’assurai alors de tout mon concours, désireux surtout de lui faire toucher du doigt une situation très sérieuse et de lui suggérer de penser aux moyens de faire vivre tous les évacués, car il n’était pas certain que toutes les nations répondraient à son signal de détresse.

— « La France, me dit alors le général Wrangel, est le seul pays qui m’ait soutenu, et je veux me placer sous sa protection. Je ne suis d’ailleurs pas encore dénué de ressources, car ma flotte de guerre et ma flotte de commerce sont dégagées de toute charge, et je puis les mettre à votre disposition pour garantir les frais d’évacuation. »

L’offre ainsi formulée répondait trop à ma préoccupation capitale — ne pas laisser ces flottes aux mains des bolcheviks — pour que je ne la relève pas. — « Sous cette forme, dis-je au général, la question devient plus simple, et je suis prêt à en saisir le gouvernement français. » 7

Le 12 novembre, Dumesnil câble : « Prière télégraphier si approuvez mise sous pavillon français de tous les navires de guerre et de commerce, et préciser destination à leur donner. » « Je ne peux compter sur aucun concours anglais. »

Le ministre de la Marine répond : « Assurez l’évacuation. » « Acceptez de prendre livraison provisoire des navires de guerre et de commerce russes. But primordial : ne rien laisser à aucun prix aux mains des bolcheviks. »

Monsieur G. Leygue

M. Georges Leygues, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, télégraphie :

« 1. J’approuve les mesures que vous avez prises pour commencer d’extrême urgence l’évacuation en vous servant de tous les tonnages disponibles français et russe. Le gouvernement français ne peut pas abandonner le gouvernement de la Russie méridionale dans la situation critique où il se trouve placé, l’attitude de neutralité prise par les Anglais ne permettant aux Russes de ne compter que sur nous. la France ne saurait exposer au massacre des milliers de personnes sans tenter un grand effort pour les sauver. 

2. J’accepte provisoirement, en principe, l’offre de cession du tonnage russe appartenant au gouvernement de la Russie Méridionale. En fait l’utilisation de ces bateaux pour l’évacuation des Russes de Crimée, civils et militaires, nous permet d’examiner de plus près les conditions de cette cession éventuelle, de la régularité de cette opération et des combinaisons pratiques pour réaliser la compensation offerte en échange des sacrifices pécuniaires considérables qui nous sont demandés. « 8 

Dans le télégramme chiffré du 22 novembre 1920 le premier ministre G. Leygue précisera le statut du général Wrangel :

« En principe le gouvernement de la Russie méridionale ayant cessé en fait d’exercer son autorité sur la Crimée et les provinces du sud de la Russie (évacuées entièrement par son armée et ses fonctionnaires) a perdu, même vis-à-vis de nous, son existence qui n’ était qu’une existence de fait. Dès maintenant, le général Wrangel et ses ministres ne peuvent plus être considérés que comme des individualités.  »

« Toutefois, j’estime que nous devons conserver des ménagements à l’égard du général Wrangell et ne pas faire de déclaration de principe de cet ordre pour le moment, tout en évitant de donner à notre protection un autre caractère que celui de l’humanité. »9

La France sort d’une guerre sanglante et les problèmes, de ce fait, sont nombreux et complexes. L’armée Française, constituée de militaires de métier et d’appelés, manque d’hommes et des appelés d’avant guerre, ne sont pas tous libérés en 1919 ce qui donne lieu a de nombreuses mutineries dans la flotte de La Méditerranée. Le bolchevisme est considéré comme une doctrine dangereuse qui inquiète les autorités françaises, mais le gouvernement français ne peut s’engager dans une nouvelle action militaire et va contrecarrer toute velleité d’aider l’Armée Blanche dans une quelconque opération militraire ou même de la conserver. Les points 6 et 7 du télégramme du 13 novembre de G. Leygie sont explicites :

« 6. Les suggestions du général Wrangel de transporter son armée à travers la Roumanie pour reconstituer un front combattant contre les Bolcheviks dans la région de l’Ukraine ne présentent aucune possibilité de réalisation. J’ajoute que des troupes qui, pourvu de tous les moyens matériels et protégé par les puissantes fortifications de l’isthme de Perekop on été  incapable de tenir plus d’un jour serait beaucoup moins à même de continuer la lutte sur un terrain nouveau sans base et sans ravitaillement. La Roumanie ne se prêtera d’ailleurs vraisemblablement pas à une aide d’ordre militaire quelconque. 

7. Dans ces conditions, il paraît impossible de maintenir de quelques manières que ce soit, l’organisation militaire du général Wrangel. Les évacués de Crimée, qu’ ils soient civils ou militaires, ne vont donc vraisemblablement représenter les uns et les autres que des réfugiés individuels. Je ne considère, en effet, pas comme plus réalisable la proposition de Monsieur Maklakoff de transporter les restes de l’armée de la Russie Méridionale en Géorgie et en Arménie pour y reprendre la lutte contre les Bolcheviks et les Kémalistes.

Je demande au commissaire à Constantinople de centraliser tous les renseignements et toutes les suggestions d’ordre pratique en même temps que toutes les mesures pour parer provisoirement aux graves problèmes posés par l’effondrement si rapide du gouvernement de la Russie Méridionale. »10 

Des instructions du Gouvernement français visant la dislocation de l’Armée Blanche sont donnés par le Haut-commissaire de la République en Orient mais l’amiral de Bon émet les plus grandes réserves concernant ces instructions dans sa lettre du 9 décembre :

«Je considère que, d’une part, la dislocation de l’armée du général Wrangel est pratiquement impossible en ce moment parce que nous n’aurions aucun moyen de contenir et diriger le personnel qui constitue cette armée si nous détruisions son organisation avoir de lui avoir trouvé une destination et des emplois de nature à assurer son existence.

Il est certain, d’autre part, que faire connaître à ses 70 000 hommes la détermination du gouvernement présente le plus grand danger :  découragé par cette assurance qui met en cause leur avenir, les officiers abandonneront leurs postes que l’on a déjà de la peine à leur faire conserver et l’armée se dispersera elle-même.

En conséquences, j’estime que le secret le plus absolu doit-être gardé jusqu’à nouvel ordre.

Je joins ici copie d’une lettre  dans laquelle le général Wrangel appelle l’attention sur les dangers que comporterait une dispersion de son armée en ce moment. Je pense que les considérations invoquées par le Général doivent retenir notre attention. »11

La base navale de Bizerte

La France possèdait à Bizerte, point de passage obligé entre Gibraltar et Suez, une base navale stratégique. Elle disposait d’un lac d’environ 12 km de diamètre, profond de plus de 9 m, accessible aux plus grandes unités par un canal de 8 km. Ce dispositif permettait de mettre à l’abri de l’artillerie ennemie ou du mauvais temps des escadres entières.

L’arsenal de Sidi Abdallah, doté de plusieurs bassins de radoub, est situé sur ce lac. La base est protégée par de nombreux ouvrages militaires et batteries d’artillerie, ainsi que par des cantonnements inoccupés à la fin de la guerre, pouvant accueillir de nombreux marins ou réfugiés. La base dispose également d’importantes structures médicales.

Zones couvertes par les batteries d’artillerie de Bizerte.

L’amiral Dumesnil connaissait bien Bizerte pour y avoir fréquemment relâché fin 1914 et 1915 lorsqu’il commandait le croiseur cuirassé Latouche-Tréville. L’amiral de Bon connaissait également parfaitement Bizerte, puisqu’il avait préconisé en 1891 l’emplacement du chantier naval de Sidi Abdallah.

Dès le 12 novembre, l’amiral Dumesnil proposa, dans un télégramme, de transférer à Bizerte la totalité des évacués. Il sous-estimait alors l’ampleur de l’évacuation : « Si ravitaillement impossible à Constantinople, je propose de les évacuer en Tunisie », écrit-il, « pour 10 000 civils, 10 000 militaires et plusieurs milliers de blessés.

Le 13 novembre, G. Leygues répondit : « L’envoi de Russes en Tunisie ou sur un autre point du territoire français me paraît se heurter à une quasi-impossibilité. »12

Vers le 18 novembre Dumesnil câble : « Acceptez-vous la flotte en gage ? Si oui, je vous propose de l’envoyer à Bizerte aussitôt que possible… » « Une excellente mesure »13, appuie le vice-amiral de Bon.

Le 22 novembre, G. Leygues écrit : « Je me propose d’examiner avec le ministre de la Marine la proposition de l’amiral Dumesnil d’envoyer les bateaux de guerre à Bizerte. »

Blessés pour Bizerte 6112

Bizerte 6175

Le général Wrangel et le vice-amiral Kedrov

Reponsable français du transfert

Le 7 décembre 1920, le commandant de la flotte de la mer Noire, le vice-amiral Kedrov émet l’ordre suivant :

« ORDRE DU COMMANDANT DE L’ESCADRE RUSSE DU 7 DÉCEMBRE 1920

Croiseur Guénéral Kornilov

Le commandement français m’a proposé de transférer dans les plus brefs délais l’Escadre russe à Bizerte. Tout le personnel sait quelles tensions et quels efforts exigera de nous la traversée de 1 200 milles qui nous attend. Je suis convaincu que, malgré le mauvais état du matériel, nous accomplirons la mission qui nous est assignée. Pour faciliter la traversée, l’escadre est divisée en quatre groupes. Les points de rencontre des groupes sont indiqués ci‑dessous. J’exige l’exécution stricte du programme de navigation établi ; toute écart de route ne peut avoir lieu qu’avec mon autorisation. Ce programme est connu du commandement français, qui, afin de faciliter la traversée de l’escadre, envoie avec elle ses propres bâtiments. Les commandants doivent se rappeler que notre situation politique ne nous garantit pas les droits prévus par les lois internationales : des malentendus peuvent survenir pendant la traversée, et tout navire qui s’écarterait de mon plan, sans aucune autorisation, pourrait se retrouver dans des conditions ne lui permettant pas de poursuivre sa route (refus de charbon, d’eau, de communications avec la côte, etc.). Comme il ressort de ce qui suit, tous les points prévus seront visités en même temps que nous par des bâtiments de guerre français. J’ordonne que toutes les négociations avec les autorités côtières dans ces ports soient menées par l’intermédiaire des commandants des navires français. En cas d’absence de ces derniers, il faudra s’adresser aux représentants français à terre, en leur expliquant la signification du pavillon français hissé en tête de mât sur tous nos navires (mise de la flotte russe sous la protection de l’allié français par ordre du commandant en chef, le général Wrangel, ordre n° 2193 du 30 octobre 1920).

Ordre de route de l’Escadre russe depuis la rade de Moda jusqu’à Bizerte

1. Première groupe de navires

Vitesse d’escadre : 5–6 nœuds.

Composition : le cuirassé Guénéral Alekseïev, le transport‑atelier Kronstadt, le transport‑charbonnier Dalland, sous le commandement du commandant du cuirassé Général Alekseïev.

Départ de la rade de Moda le 8 décembre à 9 h, en direction de la baie de Navarin, avec passage prévu des Dardanelles le matin du 9 décembre.

À l’arrivée dans la baie de Navarin, le cuirassé embarquera du charbon et de l’eau depuis le Dalland, et fournira du mazout (100 tonnes chacun) aux contre-torpilleurs Pylki, Derzki et Bespokoïny, qui doivent s’y trouver à ce moment.

Une fois cela accompli, le Guénéral Alekseïev fera route vers Bizerte. Aux abords de l’île de Malte, il sera rejoint par le croiseur français Edgar Quinet, qui l’escortera jusqu’à Bizerte.

Les transports Kronstadt et Dalland se rendront ensemble à la baie d’Argostoli, sur l’île de Céphalonie, pour y retrouver les 2ᵉ et 3ᵉ groupes de l’escadre.

2. Deuxième groupe de navires

Vitesse d’escadre : 4–5 nœuds.

Composition :

•             Le croiseur Almaz (pavillon du contre‑amiral Osteletski).

•             1er division : les brise‑glaces armés Gaïdamak (navire‑amiral), Ilia Mouromets, Djiguite, Vsadnik, et le remorqueur Hollande, remorquant respectivement les contre-torpilleurs Kapitane Saken, Gnevnyï, Zorkiï, Zvonkiï et Zharkiï.

•             2e division : le transport‑base Dobytcha (pavillon de beaupré), les sous‑marins AG‑22, Bourévestnik, Tioulene et Outka, les remorqueurs Tchernomor et Kitoboï.

•             3e division : le bâtiment‑messager Yakout (navire‑amiral), les canonnières Grozny et Straj, remorquant le navire‑école Svoboda et le navire‑pilote Kazbek14.

Départ de la rade de Moda le 9 décembre à 10 h, en direction de la baie de Kalamaki, à l’entrée du canal de Corinthe.

À l’arrivée, le groupe prendra un pilote, franchira le canal, puis fera route vers la baie d’Argostoli (île de Céphalonie).

Le remorqueur Tchernomor servira à faire passer le croiseur Almaz dans le canal.

3. Troisième groupe de navires

Vitesse d’escadre : 8–9 nœuds.

Composition : le croiseur Guénéral Kornilov et le vapeur Konstantine.

Ils contourneront le cap Matapan pour entrer dans la baie de Navarin, puis le croiseur poursuivra vers Argostoli.

Le vapeur Konstantine naviguera de manière autonome, en restant derrière les contre-torpilleurs du 4ᵉ groupe afin de pouvoir leur porter assistance si nécessaire, puis, arrivé à Bizerte, se placera sous les ordres du contre‑amiral Berens.

4. Quatrième groupe de navires

Vitesse d’escadre : 11–12 nœuds.

Composition : les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï » (pavillon du contre‑amiral Berens), « Pylkiï » et « Derzkiï ».

Départ de la rade de Moda le 10 décembre à 17 h, en route avec le 3ᵉ groupe jusqu’à la mer de Marmara.

Après réception des instructions correspondantes, le groupe se séparera et se dirigera vers la baie de Navarin en contournant le cap Matapan.

À l’arrivée, les navires prendront du mazout et de l’eau, puis feront route de manière autonome vers Bizerte.

5. Instructions pour les navires rassemblés à Argostoli

Les ordres de départ vers Bizerte pour les navires des 2ᵉ et 3ᵉ groupes, ainsi que pour les transports « Cronstadt » et « Dalland », seront donnés personnellement par moi-même à mon arrivée dans cette baie.

6. Coordination avec les forces françaises

Avant le passage du 2ᵉ groupe dans le canal de Corinthe, le croiseur français « Edgar Quinet » s’y rendra et réglera, avec moi ou le contre‑amiral Osteletski, toutes les formalités avec les autorités grecques pour le passage de nos navires.

Ensuite, il se rendra à Argostoli, puis vers l’île de Malte pour y rencontrer le cuirassé « Guénéral Alekseïev ».

La canonnière française « Tabour »15 partira de la baie de Moda avec le 4ᵉ groupe et l’escortera jusqu’à Navarin, puis se rendra à Argostoli.

Les contre-torpilleurs français « Marocain » et « Arabe » viendront de Bizerte à la rencontre de nos navires.

7. Retards éventuels

Si le départ du 1er groupe est retardé d’un jour (ou de deux), les départs des 2ᵉ, 3ᵉ et 4ᵉ groupes seront également reportés d’un jour (ou de deux).

Annexe : Tableau des heures prévues de départ, d’arrivée et de rendez‑vous

Instructions en cas d’avarie ou de séparation des groupes

1.            Tous les groupes doivent suivre strictement les routes communes :

a.            En mer de Marmara, laisser l’île de Marmara sur bâbord ; à la sortie des Dardanelles, laisser l’île de Rabbit sur bâbord à 4–5 milles, puis faire route directe vers le détroit de Doro.

Suivre ce détroit puis celui de Zea.

Les navires se rendant au canal de Corinthe doivent aller à la baie de Kalamaki en laissant l’île d’Égine sur bâbord.

Ceux se rendant à Navarin doivent laisser sur tribord les îles Saint‑Georges et Belo‑Pulo, passer entre le cap Malée et l’île de Cythère, puis contourner le cap Matapan et les îles Skitza et Sapiénza pour entrer dans la baie de Navarin.

b.            Sur la route de Navarin au port d’Argostoli, laisser l’île de Zante à l’ouest.

2.            En cas de séparation en cours de route, essayer de gagner l’un des points indiqués ci‑dessous, sur lesquels une attention particulière sera portée lors des recherches :

– dans les Dardanelles, près de Chanak ;

– après avoir franchi le détroit de Doro ;

– dans la baie de Kérestos.

3.            En cas d’écart forcé de la route prescrite, les navires retardataires doivent en informer par radio leur chef de groupe et le commandant de l’escadre.

Concernant la formation des navires, la signalisation et les communications radio.

Pendant la traversée, observer strictement l’économie du charbon et surtout de l’eau. Cette dernière n’a été embarquée qu’en quantité très limitée sur les transports Kronstadt et Dalland, et il sera impossible d’en obtenir dans les baies prévues pour les escales. Aucun ravitaillement en huile ou en vivres n’aura lieu durant la traversée.

Vice‑amiral Kedrov »

Un autre ordre confirmera la réorganisation de la flotte de la mer Noire en Escadre qui portera le nom d’Escadre russe :

ORDRE DU COMMANDANT DE LA FLOTTE DE LA MER NOIRE N° 11

8 novembre 1920

J’ordonne de réorganiser la Flotte de la mer Noire en Escadre russe et de regrouper les bâtiments en quatre détachements, comme indiqué ci‑dessous :

1er détachement (contre-amiral subordonné)

Cuirassé : « Guénéral Alekseïev »

Croiseur : « Guénéral Kornilov »

Croiseur auxiliaire : « Almaz »

Division de sous-marins (Chef de division : le plus ancien des commandants) : « Bourévestnik », « Outka »,  » « Tiouliéne », »A.G.22″

Navire-base – transport : « Dobytcha »

2e détachement (contre-amiral subordonné)        

Contre-torpilleurs : « Pylkiï », »Derzkiï », « Bespokoïnyï », « Gnevnyï », « Tsérigo », « Kapitane Sakene », « Jarkiï », « Jivoï »,16 « Zvonkïï », « Zorkiï », « 

3e détachement (contre-amiral subordonné)

Navires de liaison : « Straj », « Groznyï », « Yakoute », « Loukoul »

Dragueurs de mines : « Albatros », « Baklane », « Kitoboï »

Navire hydrographique : « Kazbek »

Baliseur : « Vekha »

Remorqueurs : « Tchernomor », « Hollande », « Belbek », « Sévastopol »

4e détachement (contre-amiral subordonné)

Brise-glace : « illia Mouromets », « Vsadnik », « Djiguite », « Gaïdamak »

Transports : « Rionne », « Donne », « Cryme », « Sarytch », « Dalland », « Yalta », « Inkermanne », « Ekaterinodar », »      « Poti », « Samara », « Chilka », « Olga », « Ostorojnyï », « Zaria », « Psezouapse », « 410 », « 411 », « 412 », « Rodosto »,        « Dniepr »

Navires rattachés au port russe de Constantinople : « Trébizonde », « Potchine », « Nadejda »

Remorqueurs : « Dnieprovets », « Berezane », « Ippolaï », « Skif », « Tchouroubache »

Paquebots : « Orel », « Vladimir », « Khersonne », « Saratov », « Vitim »

Navires du Dobroflot : « Kolyma », « Omsk », « Irtych »

Remorqueur : « Dobrovolets », P/H (paquebots fluviaux) : « Alexeï Mikhaïlovitch », « Rous » (Navires de la Compagnie danubienne), « Admiral Kasherininov », « Moriak17« 

Et tous les petits bâtiments du Département de la Marine et des compagnies de navigation d’État qui ne sont pas mentionnés dans la composition des détachements.

Le transport‑atelier « Kronstadt » est, à tous égards, subordonné au Chef de la Base de l’Escadre russe.

Vice-amiral Kedrov

Il existait plusieurs comptes-rendus de ce transfert. Initialement, nous avions choisi celui, rédigé en français, du général Chatiloff, chef d’état major du général Wrangel et transmis par le vice-amiral de Bon au Ministre de la Marine avant de découvrir qu’il comportait des inexactitudes, notamment, l’oubli de deux navires, le brise glace armé « Vsadnik » et le contre-torpilleur « Zorkiï ». Par ailleurs ce CR indiquait que le contre-torpilleur « Zvonkiï » était remorqué par le brise-glace armé « Djiguite » alors qu’il était remorqué par le « Vsadnik » et que le « Djiguite » remorquait le « Zorkiï ». Nous nous sommes finalement arrêtés sur le compte rendu du contre-amiral Behrens au général Wrangel, le premier étant nommé par la suite commandant par intérim de l’Escadre Russe.18 Nous n’avons pas fait figurer la totalité du compte rendu mais seulement l’extrait concernant la traversée, la suite étant traitée dans l’article du blog « Arrivée de l’Escadre à Bizerte ». Nous y avons inséré des commentaires (en italiques) le plus souvent des extraits des compte-rendus français ou des réçits de marins russes et une carte qui donnent un éclairage plus complet des événements qui se sont déroulés.

Transfert de l’Escadre russe à Bizerte

Les groupes de navires furent constitués en tenant compte de leur vitesse et de leur tirant d’eau : ceux dont le tirant d’eau était faible empruntèrent le canal de Corinthe19 et firent relâche à Argostoli, tandis que les autres contournèrent la Grèce et s’arrêtèrent dans la baie de Navarin, conformément aux ordres.
Les équipages, déjà reconstitués au départ de Sébastopol, durent l’être une nouvelle fois à Constantinople. Si des officiers de marine qualifiés occupaient leurs postes, il n’en allait pas de même pour les officiers mariniers et les équipages, souvent remplacés par des volontaires de bonne volonté, mais totalement dépourvus de formation maritime. 6156 Le capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars à bord du croiseur « Edgar Quinet » commandait les navires d’escorte français et attendait le convoi dans la baie de Kalamaki à l’entrée du canal de Corinthe.

Des instructions du commandant en chef (le vice-amiral de Bon) devaient lui être transmises par l’aviso « Bar le Duc ».

6155

1 : Argostoli, 2 : baie de Navarin

« Rapport du contre-amiral M. A. Behrens, commandant de l’Escadre russe par intérim, au commandant en chef de l’Armée russe, le général-lieutenant P. N. Wrangel, concernant le transfert de l’escadre à Bizerte,

Le 7 janvier 1921. N° 107

Port de Bizerte

À Son Excellence, le Commandant en chef de l’Armée russe, le Général Wrangel.

Conformément à la décision prise en accord avec le Commandement français, l’Escadre russe qui m’a été confiée a quitté la rade de Moda pour le port de Bizerte dans l’ordre suivant :

8 décembre : le cuirassé « Guénéral Alexeïev » (commandant : capitaine de vaisseau I. K. Fediaevsky), le transport « Kronstadt » (commandant : capitaine de vaisseau K. V. Mordvinoff et le transport « Dalland »(commandant : capitaine de vaisseau Y. I. Podgornyï).

Escortés par la canonnière « Dédaigneuse » puis à partir du 12 par le contre-torpilleur « Marocain » commandé par le capitaine de corvette Varin d’Ainvelle et venu rejoindre le convoi .20 Le navire-atelier »Cronstadt » quitta le groupe le 12 pour se rendre à Moudros pour y réparer le croiseur »Guénéral Korniloff ».21

« 10 décembre : le croiseur « Almaz » (pavillon du contre-amiral Osteletski) (commandant : capitaine de vaisseau V. A. Grigorkoff) remorqué par le vapeur de sauvetage « Tchernomor » (commandant : capitaine de Frégate V. A. Birileff, le contre-torpilleur « Kapitanne Sakenne » (commandant : capitaine de frégate A. A. Ostolopoff) remorqué par le brise-glace » Gaïdamak »(commandant : capitaine de vaisseau V. V. Vilkenne) ; le  contre-torpilleur » Jarkiï »(commandant : lieutenant de vaisseau A. S. Manstein) remorqué par le « Gollande »(commandant : lieutenant N. V. Ivanenko) ; le contre-torpilleur « Zvonkiï » (commandant : lieutenant de vaisseau M. M. Maximovitch) remorqué par le brise-glace « Vsadnik »(commandant : lieutenant de vaisseau F. E.Vikberg) ; le contre-torpilleur « Zorkiï »(commandant : Capitaine de frégate V. A. Ziloff) remorqué par le brise-glace « Djiguite »; le transport « Dobytcha » (commandant : Capitaine de frégate N. A. Krasnopolskiï); les sous-marins « Outka » (commandant : capitaine de frégate N. A. Monastyreff) et « A.G. 22 » (commandant : lieutenant de vaisseau Matyevitch-Matsievitch) ; le brise-glace « Illia Mouromets » (commandant : capitaine de frégate S. A. Rykoff) remorquant les sous-marins « Tioulenne » (commandant : lieutenant de vaisseau S. V.Offenberg) et « Bourévestnik » (commandant : capitaine de frégate M. V. Kopieff); le dragueur de mines « Kitoboï » (commandant : lieutenant O. O. Fersman) ; le navire auxiliaire « Yakout » (commandant : Capitaine de vaisseau M. A. Kititsyne) ; les contre-torpilleurs « Groznyï » (commandant : lieutenant de vaisseau R. E. Virenne) et « Straj » (commandant : Capitaine de frégate K. G. Lioubi) remorquant le bâtiment-école « Svoboda »(commandant : Capitaine de frégate A. G. Rybine). »

Escortés par laviso « Bar le Duc » commandé par le capitaine de Corvette Blanchot puis à partir d’Argostoli par l’aviso « Tahure ».22

« 12 décembre : les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï » (pavillon du contre-amiral Berens) (commandant : Capitaine de frégate ), « Derzkiï » (commandant : Capitaine de vaisseau N. R. Goutane) et « Pylkiï »(commandant : Capitaine de vaisseau A. I. Koublitskiï) . »

Escortés par l‘aviso« Tahure » commandé par le lieutenant de vaisseau Raymond.23

« Kalamaki le 13 décembre : Dans la nuit nous avons reçu le signal de détresse du « Bar le Duc » par l’intermédiaire du « Provence ». Le « Tahure » escortant le 4-ème echelon à fait demi-tour et s’est porté vers le canal de Doro. Le Marocain escortant le 1-er échelon est trop en avant pour pouvoir en faire autant. Le « Renan »24appareille suivant les ordres de Commandant en Chef pour porter secour au Bar le Duc. »25

14 décembre : croiseur « Guénéral Kornilov » (pavillon du commandant de l’Escadre) (commandant : Capitaine de vaisseau V. A. Potapieff) et le vapeur « Konstantine ».

Sans escorte.26

« Du 13 au 15 décembre, arrivèrent dans la baie de Navarin : le cuirassé « Général Alexeïev », les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï », « Pylkiï », « Derzkiï », les transports « Kronstadt », « Dallande » et le vapeur « Konstantine ». Le croiseur « Kornilov » entra dans la baie de Kalamaki, où il resta jusqu’au passage de tous les navires par le canal de Corinthe. Ensuite, le « Kornilov » gagna Navarin, où il arriva le 16 décembre. Le même jour, le croiseur et les transports « Kronstadt » et « Dallande » se rendirent dans la baie d’Argostoli (île de Céphalonie).

Par ordre N° 114 du 15 décembre 1920 du capitaine de vaisseau Du Petit Thouars une prime de 15 Drachmes est allouée au patron du remorqueur »Elli » Giovanni Vortellino pour le déséchouage du Gaïdamak remorquant le « Kapitane Sakene » dans le canal de Corinthe.27

Le 14 décembre 1920, le capitaine de vaisseau Du Petit Thouars rencontre une première fois l’amiral Kedroff « je reçois de l’amiral un accueil aimable mais remarque chez lui un vif souci de tout diriger personnellement, je dirai même exclusivement » écrira t-il. Il ajoutera pas la suite pour le journée du le 15 décembre : « L’amiral Kedroff est venu me rendre visite. Une nouvelle discussion a rapproché nos points de vue. En ma basant sur les directives contenues dans le télégramme secret du commandant en chef reçu aujourd’hui, j’estime que mon rôle est de fortifier de mon mieux l’autorité de l’amiral Kedroff sur son escadre et à agir surtout par persuasion auprés de lui de manière à me menager son concours et celui de son état-major pour le direction générale des convois. »28

Entre-temps, les autres navires de l’Escadre franchirent sans incident le canal de Corinthe et arrivèrent à Argostoli. À l’approche de l’île de Céphalonie, dans le brouillard, le remorqueur « Tchernomore » (pavillon du contre-amiral Osteletski) s’échoua au cap Saint-Attakasia29, mais fut dégagé le jour même par le croiseur « Kornilov », sans dommages.

Le lieutenant de vaisseau Raymond écrira « Tout ce qu’on peut dire, c’est que la « Tchernomore » avait les mêmes incertitudes que nous » (quant à sa position) « il devait lui-même obéir au sentiment instinctif qui a fait venir à gauche l’officier de quart du « Tahure ».30

Un des navires français accompagnant notre Escadre, l’aviso « Bar-le-Duc », s’échoua près du détroit de Dora, se dégagea mais coula aussitôt ; le commandant et tous les officiers, sauf un, périrent ; 70 marins furent sauvés.

L’enseigne de vaisseau Charles Joubin faisait partie des rescapés, par ailleurs, 2 officiers de liaison russes qui se trouvaient sur le navire furent sauvé également. Des pièces des sous-marins russes démontés pour les rendre inopérants (notamment celles de périscopes) sur demandes insistantes de la Marine anglaise se trouvaient à bord et seront perdues.

Le 18 décembre l' »Yser » ainsi que le « Rhone » rejoindrons le convoi. l' »Yser » prend à son bord deux timoniers russes puis accompagnera un groupe de navires russes et le Rhone donnera du mazout au navires français et 65 t au « Guénéral Alexeïev ».

Le 19 décembre, le vapeur « Konstantine » et les contre-torpilleurs « Bespokoïnyï » et « Derzkiï » quittèrent la baie de Navarin pour Bizerte.

Le 19 décembre appareillent d’Argostoli le « Yakout », le « Straj » le « Groznyï » remorquant les sous-marins « Bourevestnik » et « Tioulène » escortés par l' »Arabe ».

Un peu plus tard, le même jour, appareillent L' »Almaz » remorqué par l' »Illia Mourometz » sans escorte.

Du 19 au 21 le temps est exécrable.

Les navires rassemblés à Argostoli nécessitaient de petites réparations et un ravitaillement en charbon et en eau ; leur départ vers Bizerte ne put commencer que trois jours plus tard, par petits groupes.

Le capitaine de vaisseau Du Petit Thouars écrivit pour la journée du 18 décembre : « Le charbonnage est commencé au Dolland31, l’eau est fournie par une entreprise de terre malheusement peu outillée et à la merci de syndicats : la débit pratique actuel est tout a fait insuffisant pour parer au dépenses, même journalière de l’Escadre. »

Une des questions les plus importantes est celle des remorques = toutes ont cassé pendant la première traversée. Certaines sont rompues en trois endroits; leur réparation ne donnera que des résultats aléatoires – Je mets à la disposition de l’Amiral Kedroff 3 aussières de 200 mètres en fil d’acier = avec celles dont le « Dolland » et le « Cronstadt » peuvent se démunir nous parons à cette situation préoccupante.32

« L’Escadre russe qui était annoncée comme approvisionnée jusqu’au 28 décembre, n’en ayant à son arrivée à Argostoli qu’une quantité à peine suffisante, par suite de circonstances diverses »… « en conséquence le commissaire de l' »Edgar Quinet » passera un marché »…33

Le capitaine de corvette Varin D’Ainvelle commandant le Marocain écrivit le 19 décembre 1920 au contre-amiral Berens « Il vous avait été signalé sur ma demande que des hommes et vos officiers de vos batiments vendaient à terre par l’intermédiaire de barques qui accostaient vos bords des conserves de boeuf, des vivres et même des objets d’armements »« on peut voir à l’étalage de marchands de Navarin des centaines de boites de conserves etc… »

Le 20 décembre l’amiral Kedroff adressa une lettre au capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars.

Le capitaine de vaisseau Du Petit Thouars écrivit pour le journée du 20 : « Le groupe de l’ « Arabe » parti hier dans des conditions très favorable, trouve grosse mer au large – à 18 heure, il est obligé de mettre la cape.

L’Amiral Kedroff donne des nouvelles peu satisfaisantes de l’Alexeieff à Navarin = la prolongation du séjour, au mouillage de ce cuirassé sans descentes à terre, l’incertitude sur le date de départ, quelques cas de maladie causés par l’alimentation de conserves et surtout la crainte de ne pas arriver à parer aux pertes d’eau formidables des chaudières et du tuyautage ont engendré un certain flottement dans le moral du personnel.« 31

Mercredi 22 décembre « il fait presque calme« …  » L’amiral Kedroff décide le départ du troisième groupe (3 contre-torpilleur remorqués) qui appareillent à 14 heures escortés par l’Yser« …  » Dans la soirée nous apprenons que le « Straj »  a été pris en remorque par le vapeur russe « Inkermann » et que ces deux bâtiments font route vers Bizerte avec l’ « Almaz « , l’ « Illia Mourometz »  et l’ »Arabe ». »

« Le beau temps paraissant s’affirmer l’Amiral Kedroff décide le départ dans la nuit des 6 bâtiments formant le  quatrième groupe. 34Je previens le « Tahure » (à Navarin) d’avoir à appareiller en temps voulu pour joindre, le 23, au jour, le groupe qu’il doit escorter. »33

Il ne restait plus à Argostoli que le « Korniloff », le « Svoboda » et le « Zharki » avec « l’Edgard Quinet »

Le 24 décembre, le cuirassé « Guénéral Alexeïev » quitta Navarin pour Bizerte, après avoir été approvisionné en charbon et eau par le transport « Dallande », partit d’Argostoli et de retour ensuite dans cette baie.

Le  » Dallande  » rejoindra Argostoli le 24 avec le « Derzki » en remorque.

Le  » Dallande  » qui était attendu au jour n’arrive qu’à 22 heures. Etant très lège, il ne peut marcher en remorquant le Derski, que 3 ou 4  nœuds au lieu de 9.35

Le 25 décembre, le croiseur « Kornilov », remorquant le bâtiment-école « Svoboda », quitta Argostoli pour Bizerte, après le départ des autres groupes. Après lui, le croiseur français « Edgar Quinet », remorquant le contre-torpilleur « Derzkiï » conjointement avec le transport « Dallande », prit la mer. Le commandant du croiseur français proposa aimablement de remorquer le « Derzkiï », qui manquait de combustible pour la traversée.

Le  » Korniloff  » sera escorté par le  » Marocain « .36

L’Escadre effectua ce second transfert sans escale dans des ports intermédiaires.

Durant la traversée :

Le « Yakout » fut en détresse, ses chaufferies ayant été inondées par la tempête ; il échappa de peu au naufrage.

« En quittant Argostoli le soir, au matin le temps s’était complètement gâté. Le Yakout passait d’une vague à l’autre, luttant contre les éléments, et n’y résista pas. L’eau commença à monter lentement dans les cales, ce à quoi on ne prêta d’abord aucune attention. Quand on voulut la pomper, il s’avéra que le charbon détrempé avait bouché les pompes, les empêchant de fonctionner.

Les mécaniciens se mirent en hâte à les nettoyer, mais l’eau continuait d’affluer, entraînant de nouvelles masses de charbon, et bientôt le travail devint impossible. Les chaudières furent noyées, la pression de vapeur chuta rapidement et la machine s’arrêta.

Une masse liquide noire, avec un fracas énorme, roulait d’un bord à l’autre. Le navire tangait, désemparé, au gré des vagues et du vent. Il semblait qu’il n’y avait plus rien à faire à bord et qu’il fallait accepter la proposition des Français de passer sur le torpilleur d’escorte.

Mais pouvions‑nous vraiment abandonner le vieil homme à une mort solitaire, par ceux qu’il avait longtemps et fidèlement portés? Non, nous ne pouvions agir ainsi sans avoir rien tenté pour sauver le navire, et commença alors une longue lutte contre la mer.

Tous ceux qui pouvaient travailler — travaillaient. Les officiers, les gardes-marine et les chauffeurs, se cramponnaient aux échelles dans la machine, jetaient la boue par‑dessus bord avec des seaux qu’ils se passaient de main en main.

Enfin, après de longs efforts, l’eau commença à baisser lentement, l’énergie redoubla, les mains rapides et sûres s’activèrent, et il devint bientôt clair que nous avions gagné. » 37

5912

Le « Straj » subit une avarie : ses chaudières furent détruites par gros temps, et il fut pris en remorque par le transport « Inkerman ».

L’Amiral (Kedroff) fait appareiller le « Cronstadt » pour lui (au « Yakout ») porter secours, mais ce bâtiment est retardé jusqu’à 23 heures – Il est dirigé sur le « Straj » qui a fait SOS par 37° 19 N et 17° 28 E à 19 heures et qui est isolé en mer avec un sous-marine à la remorque, tandis que le « Yakout » à l' »Arabe » près de lui. 38

Le contre-torpilleur « Jarkiï », naviguant seul, connut une avarie mécanique (surchauffe de chaudière) et longea les côtes italiennes hors des eaux territoriales. Un contre-torpilleurs italien l’accosta et, constatant son manque d’eau douce, l’invita à entrer au port de Catron, ce qui fut fait. Après ravitaillement en eau, il reprit la mer et, passant près de Malte, dut y entrer pour se ravitailler en charbon grâce au consul français, puis arriva sain et sauf à Bizerte.

La météo fut globalement favorable, bien que certains navires rencontrèrent du gros temps dans l’Archipel.

Pour les équipages, la traversée fut extrêmement pénible : les mécanismes usés des navires se brisaient sans cesse, exigeant une attention et un travail intenses. Le chargement du charbon fut effectué uniquement par les équipages des navires.

Le comportement des commandants et équipages des navires français qui escortaient notre Escadre fut des plus prévenant et attentionné. Tout particulièrement le commandant du croiseur « Edgar Quinet », qui se montra d’un grand dévouement pour le ravitaillement en vivres et en eau, et remorqua le contre-torpilleur « Derzkiï ».

À Argostoli, le commandant du croiseur « Edgar Quinet » m’informa que, le jour de l’arrivée de notre Escadre, un représentant des autorités grecques lui avait déclaré que l’Escadre devait quitter le port sous 24 heures. Le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars expliqua que l’Escadre russe se trouvait sous la protection d’un pays allié, la France. Le représentant grec sembla satisfait de cette explication, et aucun obstacle ne nous fut opposé.

Selon le rapport du commandant du Jarkiï, le contre-torpilleur fut accueilli avec bienveillance dans les ports italiens et anglais.

Les navires de l’Escadre arrivèrent à Bizerte dans l’ordre suivant :

•             21 décembre : vapeur « Konstantine »

•             22 décembre : « Bespokoïnyï » et « Pylkiï »

•             24 décembre : sous-marin « Bourévestnik »

•             25 décembre : « Almaz », « Ilia Mouromets », « Groznyï », « Tiouléne », « Dobytcha », « A.G. 22 », « Outka », « Tchernomor », « Gollande » et « Kitoboï »

•             26 décembre : « Straj », « Gaïdamak », « Djiguite », « Vsadnik », « Capitanne Sakenne, « Zvonkiï » et « Zorkiï »

•             27 décembre : « Yakout »

•             28 décembre : « cuirassé Alexeïev » et « transport Kronstadt »

•             29 décembre : croiseur « Kornilov », contre-torpilleur « Derzkiï », transport Dallande et bâtiment-école « Svoboda »

•             2 janvier : contre-torpilleur « Jarkiï ».

Les navires furent placés dans le port selon le plan annexé. »…

Ce plan est introuvable à ce jour.

Contre-amiral Berens

Chef d’État-major, contre-amiral Machoukov

Capitaine de pavillon de la section opérationnelle, capitaine de 2e rang Oulianine

Certifié conforme : Chef de la section administrative, lieutenant supérieur [signature] »27

  1. Charles-Henri Dumesnil : envoyé en mission en Russie comme délégué auprès du commandant en chef des flottes russes, il y rendit d’éminents services, en particulier en janvier 1917 lors de l’explosion suivi de l’incendie du dreadnought « Impératritsa-Maria », et mérita deux témoignages officiels de satisfaction. ↩︎
  2. Véra est un diminutif de Véronique. Née Fermor. Elle vivait à Constantinople puis à partir de 1926 à Paris et faisait partie du Comité d’Aide à l’Union des Invalides Russes de Guerre à l’Étranger. Elle devint présidente de ce comité à partir de 1960. En 1943 – 1944, elle fut présidente du Comité de Direction des Affaires de l’Émigration Russe en France. Arrêté en 1944 puis libérée, elle mena une vie extrêmement active dans le milieu de l’émigration russe et plus particulièrement dans celui de la Marine. Auteur de plusieurs ouvrages dont plusieurs ont été publiés comme La Néva tant regrettée et Le Bosphore tant Aimé, ses souvenirs furent édités dans Vozrojdenije en 1960. ↩︎
  3. Télégramme N° 67. SHD de Vincennes. ↩︎
  4. Croiseur-cuirassé ↩︎
  5. Télégramme 57. SHD de Vincennes. ↩︎
  6. Dans les faits cette neutralité ne sera pas véritablement respectée et plusieurs navires aideront à l’évacuation ↩︎
  7. CR de Dumesnil à de Bon du 23 novembre 1920. SHD de Toulon (1BB7)
    ↩︎
  8. Télègramme du 13 novembre 1920 de G. Leygue. Evacuation de l’armée du Général Wrangel. ↩︎
  9. Télègramme du 22 novembre 1920 de G. Leygue adressé au Haut-commissaire Français Constantinople. ↩︎
  10. Télègramme du 13 novembre 1920 de G. Leygue. Evacuation de l’armée du Général Wrangel. ↩︎
  11. Lettre du 9 décembre 1920 de l’Amiral de Bon au Haut-commissaire de la République en Orient ↩︎
  12. Télègramme du 13 novembre 1920 de G. Leygue. Evacuation de l’armée du Général Wrangel. ↩︎
  13. Bizerte. Lepotier. Chapitre 7 ↩︎
  14. Navire qui resta à Constantinople ↩︎
  15. C’est ainsi dans le texte. Comprendre « Tahure ». ↩︎
  16. Le contre-torpilleur « Jivoï » avait été perdu corps et biens. Nous supposons qu’à cette
    date, on espérait encore le retrouver. ↩︎
  17. Il s’agit du navire-école « Svoboda » qui portait un nom jugé révolutionnaire (Liberté) et que l’on avait rebaptisé. Il sera par la suite appelé tantôt Moriak tantôt Svoboda. ↩︎
  18. Suite au départ de l’amiral Kedroff pour Toulon à bord de l' »Edgard Quinet » puis pour Paris.
    ↩︎
  19. Acceptant le passage de navires avec 8 m de tirant d’eau ↩︎
  20. Annexe I du CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920 Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte. Opération de l' »Edgard Quinet » Chef des escorteurs. Vincennes 1 BB 7 ↩︎
  21. Ibid ↩︎
  22. Ibid ↩︎
  23. Ibid ↩︎
  24. Il s’agit du croiseur cuirassé « Ernest Renan » ↩︎
  25. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920 Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte 1BB 7 ↩︎
  26. Annexe I du CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920 Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte. Opération de l' »Edgard Quinet » Chef des escorteurs. SHD de Toulon 1 BB 7 ↩︎
  27. ↩︎
  28. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920 Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte. Opération de l' »Edgard Quinet » Chef des escorteurs. SHD de Toulon 1 BB 7 ↩︎
  29. San Attanasia d’aprés les CR français ↩︎
  30. Il s’agit du « Dallande » ↩︎
  31. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920  » Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte.  » SHD de Toulon 1 BB 7. ↩︎
  32. Ordre du commandant de l’Edgar Quinet N° 116 du 20 décembre 1920 Annexe V Bis Opération de l' »Edgard Quinet » Chef des escorteurs. SHD de Toulon 1 BB 7 ↩︎
  33. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920  » Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte.  » SHD de Toulon 1 BB 7. ↩︎
  34. Ils appareillerons le 23 à 2 heures de matin ↩︎
  35. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920  » Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte « . SHD de Toulon 1 BB 7 ↩︎
  36. Ibid ↩︎
  37. CR du capitaine de vaisseau Bergasse du Petit Thouars du 30 décembre 1920  » Traversée de l’Escadre de Constantinople à Bizerte « . SHD de Toulon 1 BB 7 ↩︎
  38. Extrait de l’article du journal N° 2 du Cercle de l’Ecole navale de Vladivosok « De Sébastopol à Bizerte », du garde-marine de vaisseau Ratchinskiï. ↩︎

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *