LE CROISEUR « AVRORA », UN NAVIRE DE BIEN TRISTE MEMOIRE.

Le croiseur « Avrora »

Le croiseur « Avrora » a participé à l’une des batailles les plus dramatiques de l’histoire russe, celle de Tsushima. Il fut également acteur d’autres événements tragiques : la révolution de février 1917, le putsch d’octobre 1917 et le siège de Leningrad.

Un navire de guerre suscite généralement le respect ; l’ »Avrora », elle, est devenue l’héroïne de nombreuses anecdotes soviétiques, dont voici quelques exemples :

• Quelle est l’arme la plus terrible au monde ? Ce sont les canons de l’ »Avrora » : un coup de feu à blanc, et quatre-vingts années de ruines dans le plus grand pays du monde…

• Il faut reporter la révolution : le camarade Dzerjinski est parti à la pêche ! Ne peut on faire la révolution sans Dzerjinski ? Sans Dzerjinski, oui, mais sans l’ »Avrora », c’est impossible.

L’amiral Rojestvenski, qui avait pour habitude de donner des surnoms aux navires, appelait l’ »Avrora » « la prostituée ».

Bon nombre de ses commandants sont morts : un tué au combat, un autre tué par l’équipage, et quatre furent fusillés entre 1937 et 1940.

En février 1916, le capitaine de vaisseau M. I. Nikolski, homme cultivé et officier expérimenté, est affecté au croiseur en qualité de commandant. Spécialiste en artillerie, il apporte des améliorations au système de tir, formule des recommandations pour augmenter la portée des canons et contrer l’aviation allemande, de plus en plus active.

La réputation de l’équipage, déjà mauvaise, se détériore encore lorsque l’ »Avrora » est affectée en 1916 à la formation de l’École navale : on traite alors les membres de l’équipage de « planqués ». Cette affectation prend rapidement fin : le navire est en mauvais état et, une fois désarmé, retourne au chantier en septembre 1916 pour des travaux qui s’éternisent.

Le 12 mars 1917, trois « provocateurs » sont arrêtés par une patrouille de l’armée de terre et emprisonnés à bord, dans le sauna du navire. Celui ci peut contenir jusqu’à cinquante personnes, et toutes sortes de rumeurs se répandent parmi l’équipage. Comme il reste beaucoup de place dans le sauna, certains en déduisent que l’ »Avrora » pourrait être transformée en prison. L’équipage, déjà nerveux en raison de sa réputation, réagit mal.

Le capitaine réunit alors ses officiers, qui lui recommandent — contre son avis — de faire transférer les « provocateurs ». Il accepte à contrecœur. On imagine aisément sa nervosité : en désaccord avec ses officiers et conscient qu’il ne peut compter sur son équipage. Lors du passage sur le pont des prisonniers escortés par des militaires, l’équipage se laisse aller à des débordements et injurie l’escorte. Le commandant ordonne à ses hommes de se disperser, sans résultat. Il finit, avec son second, Ogranovitch, par tirer au revolver pour rétablir l’ordre.

Les témoignages divergent selon les sources : il y aurait eu deux blessés légers et, selon d’autres récits, un matelot grièvement blessé après avoir sauté du pont sur la glace. Étrangement, les blessés par balle ne figurent pas dans le rapport du commandant. On ignore s’il a volontairement omis cet incident, si les blessures étaient insignifiantes ou s’il n’y a tout simplement pas eu de blessés par balle.

La nuit se passe sans incident. Le lendemain matin, le personnel de l’usine voisine appelle les marins à manifester avec lui. Les marins acceptent pour la plupart. Informée des événements de la veille, la foule décide de conduire Nikolski et son second au palais de Tauride, où étaient regroupés ceux qui s’opposaient à l’insurrection. On leur arrache leurs épaulettes, on leur crache dessus, puis on exige qu’ils portent un drapeau rouge et précèdent la manifestation. Les deux officiers refusent courageusement. Ogranovitch est blessé d’un coup de baïonnette au cou par l’équipage ; Nikolski est tué d’une balle dans la tête. L’historiographie soviétique expliquera le plus souvent qu’ils s’étaient mis tout le monde à dos et n’avaient eu que ce qu’ils méritaient.

Après cet événement, l’application du Prikaz n° 1 du Soviet de Petrograd aura un effet bien plus destructeur sur la marine russe que toutes les actions de la marine allemande durant la Première Guerre mondiale : le commandant du navire sera désormais élu. Il s’agit du lieutenant Nikonov, assisté du lieutenant Erikson. Un comité de bord — le premier de la flotte de la mer Baltique — est également élu, dirigé par le sous officier d’artillerie Y. A. Fédianine. Des conférences se déroulent sur le navire, où défilent Kalinine, Volodarski et d’autres orateurs. Selon l’historiographie soviétique, il n’y a pas de bolchevique à bord, mais les marins abandonnent les travaux, se passionnent pour les discours de Lénine, Lunatcharski, Sverdlov, et s’inscrivent massivement au parti bolchevique.

Le gouvernement provisoire, lassé de cette pagaille, délègue une commission : sept personnes sont arrêtées puis rapidement relâchées. Les travaux finissent par être achevés et l’état major ordonne des essais en mer, mais Dybenko, président du Tsentrobalt, donne un contre ordre. Ainsi, l’ »Avrora » stationne tranquillement dans la Néva, amarrée au quai des chantiers franco russes, en plein centre de Petrograd, malgré l’état de guerre. Le mécanicien Alexandre Belychev est officiellement investi, le 24 octobre 1917, de la fonction de commissaire du navire par le Comité révolutionnaire provisoire.

En octobre 1917, Nikonov ayant été détaché à l’état major, le navire est « commandé » par le lieutenant Erikson. Le 24 octobre, le Soviet de Petrograd ordonne d’assurer à tout prix la circulation sur le pont Nicolas, ouvert et gardé par des Junkers qui empêchent les manifestants de rejoindre le centre de Petrograd. Belychev a un long entretien avec Erikson : il lui demande de déplacer le navire, puis, sous prétexte d’assurer la sécurité des officiers face au refus d’Erikson, place deux gardes à l’entrée du salon où se trouvent les officiers. Il explique qu’il ne peut garantir la loyauté de l’équipage. Erikson est désorienté : il parle seul, gesticule. Il reçoit ses ordres tantôt de l’état major, tantôt du Tsentrobalt, mais toujours par l’intermédiaire de l’état major. C’est la première fois qu’il reçoit un ordre du comité révolutionnaire de guerre par l’intermédiaire du commissaire. Sous la menace, et craignant que l’équipage n’échoue le navire sur les bancs formés autour de la coque après un an de stationnement, il déplace le navire le 24 et jette l’ancre près du pont. Les junkers évacuent le pont et la circulation est rétablie.

Le 25, à 21 h 45, Erikson se trouve dans le carré lorsqu’un coup de canon retentit : il est surpris. Il demande au mitchman Démine d’aller voir ce qui se passe. Démine trouve un attroupement autour du canon : on l’informe que l’on a tiré à blanc sur ordre de Belychev et qu’il s’agit du signal pour la prise du palais d’Hiver.

Du 28 octobre au 28 novembre, l’ »Avrora » reste à quai, puis part pour Helsinki rejoindre la 2e brigade de croiseurs. Erikson tombe malade le 21 décembre ; Vinter devient commandant par intérim. Le 28 décembre, le Tsentrobalt décide de renvoyer l’ »Avrora » et le croiseur « Diana » à Petrograd « pour approfondir » la révolution. Il ne reste plus que sept officiers à bord : un médecin, trois mitchmans et un lieutenant nouvellement affecté. Les événements tragiques se poursuivent : traversée dans les glaces, empoisonnement de l’équipage, chauffeur gravement blessé par balle, lieutenant Vinter grièvement blessé, commandant Erikson légèrement blessé en manipulant une bombe posée par un saboteur et désarmée la veille…

Les marins de l’ »Avrora » n’avaient pas fait preuve d’un grand « enthousiasme révolutionnaire » en octobre 1917 : environ 50 % des effectifs avaient déjà quitté le navire. À partir du 1er avril 1918, l’Avrora est mise en réserve. Au printemps, pour un effectif prévu de 570 personnes, il ne reste plus que 127 marins à bord.

En 1918, un scandale éclate suite à un article dans « Izvestia Kronchtadskogo Sovieta ». L’ex président du comité révolutionnaire du navire, A. A. Korounoff, démis de ses fonctions, quitte le navire pour un autre, le « Pamiat Azova ». On découvre qu’il a emporté le drapeau rouge de la révolution. Les marins, outrés, se lancent à la recherche de leur cher pavillon et le trouvent découpé en morceaux chez Mme Korounoff, qui s’apprêtait à en faire une blouse… On ignore comment l’histoire s’est terminée et s’il s’agissait de la véritable relique ou d’un autre drapeau.

À l’été 1918, l’ »Avrora » est transférée à Kronstadt. Face à la menace allemande, on se prépare à saborder le navire, puis il est mis en conservation. Ses canons sont démontés pour équiper la défense côtière d’Astrakhan ou des canonnières. En 1922, l’ »Avrora » reprend du service et redevient navire école en 1923. Ses canons sont remplacés par des pièces de 130 mm plus modernes.

En 1924, l’ »Avrora » quitte les eaux soviétiques sous le commandement du capitaine Polenov. L’équipe à bord diffère sensiblement de celle d’avant la révolution : on compte désormais un responsable du parti, un responsable du Komsomol et cinq responsables politiques.

En 1933, après des travaux d’entretien et l’impossibilité de réparer les chaudières, l’ »Avrora » est promue au rang de navire école non autopropulsé. Elle est remorquée au large puis mouille pendant la formation.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’ »Avrora » est au mouillage à Oranienbaum et sert de base aux sous mariniers. Elle dispose encore d’une artillerie puissante et est intégrée à la DCA, avant que celle ci ne soit progressivement démontée. Le navire subit les bombardements et le feu des canons ennemis. Le capitaine de vaisseau Sakov fait évacuer le navire : l’équipage vit à terre tout en assurant une permanence à bord. Sakov est fusillé en janvier 1942 en raison de cette décisison bien que le navire ait commencé à couler le 30 septembre 1941. Pour éviter qu’il ne se retourne, l’équipage ouvre les vannes de coque : l’ »Avrora » repose alors sur le fond. Il ne reste plus que trente personnes vivant à terre et servant un canon de 75 mm, cette fois avec l’autorisation de l’état major. À la fin de l’automne 1941, le dernier canon est démonté. En 1943, pour le 25e anniversaire du Grand Octobre, le président du Présidium du Soviet, M. I. Kalinine, adresse un télégramme de félicitations au commandant P. S. Grichine.

Avant même la fin de la guerre, le projet d’en faire un musée est avancé. En 1945, l’ »Avrora » est renflouée et remorquée à Leningrad, puis coule à nouveau, puis est renflouée une seconde fois pour tenir le rôle du « Variag » dans le film du même nom. On coule du béton pour restaurer la coque et assurer sa flottabilité. L’ »Avrora » fait l’objet de nombreux bricolages et de peu de travaux de restauration sérieux. En 1984, elle est remorquée au chantier Jdanov, où sa coque est remplacée par une coque neuve. Les travaux s’achèvent en 1987.

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